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title: "Le Manuel d'Epictète"
subtitle: "Traduit en françois par Antoine du Moulin Masconnois (Lyon, Jean de Tournes, 1544) — édition de lecture"
author: "Traduction d'Antoine du Moulin (1544) — édition de lecture"
lang: fr
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# Le Manuel d'Epictète

*Édition de lecture. L'orthographe de 1544 a été allégée : ſ long remplacé par s, abréviations du libraire développées, u/v et i/j modernisés pour la lisibilité ; le vocabulaire et la grammaire du XVIe siècle sont conservés.*

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Qui est un livre (Lecteur) non point de ceulx, desquelz tout le Bon est en la beauté de leurs Tiltres, promettans beaucoup plus que la matiere qu'ilz traictent ne satisfaict : Mais je te puis bien asseurer que (si tu veulx en le lisant diligemment y entendre) tu en emporteras plus de profit, que je ne t'oserois promettre, ny toy pourrois esperer.
Plus y sont adioustees les sentences des Philosophes de Grece, traduictes en langue Françoyse, par Antoine du Moulin Masconnois.

## A LYON,

Par Jean de Tournes.
1544.

N'attends icy autre Prologue du Translateur, ny Epistres Postliminaires, Nuncupatoires, Dedicatoïres, Adulatoires, Ostentatoires, Garrulatoires, & Occupatoires, que le Tiltre du Livre.

Rien sans peine.

## Cap. 1. Quelles choses sont en la puissance de l'homme, & quelles non.

De toutes choses qui sont, les unes sont en nous, les autres non. En nous sont Opinion, Effort, Desir, Eschevement: & en un mot, tout ce qui est nostre œuvre. En nous ne sont, nostre Corps, Possession, Honneurs, Seigneuries, & en un mot, tout ce qui n'est nostre œuvre. Donques les choses qui sont en nous, sont Libres, & Franches de nature, & ne nous peuvent estre deffendues, empeschees, ne ostees: Mais celles qui ne sont en nous, sont Serves, & ne sont de tenue, & nous peuvent estre deffendues, empeschees, & ostees, comme choses Alienes, & qui ne sont nostres.

## Cap. 2. Du dommage qui vient de prendre les unes pour les autres, & du profit d'en bien juger.

Si les choses qui sont Libres & Franches, tu les estimes & penses Serves, & les choses qui sont Alienes, tu les cuydes Propres, tu seras dolent, tu seras troublé, tu te trouveras empestré, & te mescontenteras de Dieu, & des hommes. Mais si tu cuydes seullement les choses Tiennes, qui veritablement sont Tiennes : & les choses Alienes, qui veritablement sont Alienes, personne ne te contraindra, personne ne t'empeschera, tu ne blasmeras personne, tu n'accuseras personne, rien ne feras contre ton vouloir, personne ne te nuyra, & si n'auras point d'ennemy, car en rien qui soit nuysible ne pourras estre persuadé.

## Cap. 3. Qu'on ne peult ensemble faire les unes, & les autres.

Or, si tu desires telles choses, te souvienne qu'on ne les attainct par legiere affection : mais, ou du tout te fault les rejecter, ou pour temps les laisser, & avant toutes choses avoir le soing de toymesmes. Que si tu prens en affection ces choses, Regner, Estre riche, Addresser & gouverner les tiens, paradventure à toutes ne pourras advenir, car tu veux ensemble les premieres et principales. Ainsi aux choses qui donnent felicité et liberté à lhomme, en nulle façon ne pourras advenir.

## Cap. 4. Comment il se fault gouverner en la premiere apprehension des Imaginations.

En quelconque forte & aspre Imagination il te fault accoustumer à incontinent consyderer ce, n'estre que Imagination, & qu'il n'est à la verité ainsi qu'il te semble. Apres le te fault examiner par les reigles que tu as: premierement & principalement par ceste cy, Asçavoir mon si la chose concerne celles qui sont en nous, ou celles qui n'y sont point: Que si elle est de celles qui ne sont point en nous, ayes soudain ce mot en memoire: Cela ne m'est rien.

## Cap. 5. Que c'est que lon doit desirer, & que lon doit fuyr.

Te souvienne que la promesse & la fin du Desir est, jouyr de la chose desiree: & que la promesse & la fin de Leschevement est, ne tumber en ce que lon evite, Celuy donc qui ne vient à jouyr, ains dechoit de la promesse de son desir, nest pas Heureux: & celuy qui tumbe en ce qu'il eschevoit, est Malheureux. Si donc seulement tu declines ce qui est jouxte la nature, des choses qui sont en nous, tu ne viendras jamais en ce que tu evites: Mais si tu cuydes t'exempter, ou de Maladie, ou de Mort, ou de Poureté, & du tout les eviter, tu te trouveras malheureux. Parquoy te fault oster tout l'Eschevement & fuyte des choses qui ne sont en nous, & les transporter en celles qui sont jouxte la nature des choses qui sont en nous. Quand au Desir, il t'en fault du tout dessaisir pour le present: car si tu les metz es choses qui ne sont en nous, tu ne peuz par necessité que quelqu'une ne faille à te venir selon ton affection. Des choses qui sont en nous combien, & comment tu les doibz desirer, tu n'en es encores certain, en quoy te fault user de legier Effort, ou doulx Divertissement, avec Raison & reposee Deliberation.

## Cap. 6. Comment il fault estimer les choses en quoy prenons plaisir, ou qui nous portent profit.

D'une chescune chose de celles ou qui te delectent, ou qui t'apportent utilité, ou que tu aymes, il t'en fault diligemment considerer la qualité commençant aux plus petites. Si tu aymes un Pot, dy ainsi; J'ayme un Pot, icelluy rompu tu ne te troubleras point, car tu congnoissois bien qu'il estoit fragile. Pareillement si tu aymes ou ton filz, ou ta Femme, dy que tu aymes un Homme : si l'un ou l'autre vient à mourir, tu ne seras troublé, pource que paravant tu pensois bien qu'il estoit Mortel.

## Cap. 7. Comment il fault entreprendre.

Quand tu entreprendras faire quelque chose, il te fault mettre devant les yeulx la qualité d'icelle : Comme, si tu veux aller aux baings, propose toy tout ce qui y peult advenir, & ce quon y faict : les uns y jectent de l'eaue, les autres follastrent & injurient, & ce pendant d'autres desrobent : Ce faisant plus seurement & constamment sans varier parferas ton Entreprinse : que si finablement tu dis : Je me veulx baigner, & si veulx fermement garder mon Propos & Entreprinse, selon nature, & semblablement en toutes choses, tu ne fauldras jamais : car en ceste maniere (s'il survient quelque empeschement) ce mot te sera prompt : Non seulement je le voulois ainsi : mais aussi ne varier de mon Propos selon nature, ce que ne ferois si je prenois à fascherie les choses qui surviennent.

## Cap. 8. Dont nous viennent noz Perturbations.

Les choses ne perturbent les hommes : mais les Opinions qu'on prend d'icelles. La Mort n'est point terrible (autrement telle eust semblé à Socrates) mais pource que l'opinion de la Mort est terrible, la Mort semble terrible. Donques quand nous serons empeschez ou perturbez, ou que nous nous plaindrons, n'accusons autre que nous mesmes, cest à dire noz Opinions.

## Cap. 9. Trois manieres d'hommes, Ignorantz, Apprentifz, & Sages.

Le non sçauant accuse les autres en sa propre faulte : Celuy qui commence à sçavoir, s'accuse soymesme: Le sçavant n'accuse ny autruy, ny soymesmes.

## Cap. 10. Que la gloire pour les choses exterieures est vaine.

Ne te glorifie point en toymesmes pour l'excellence de chose Aliene. Il seroit portable si le Cheval se glorifiant disoit: Je suis beau: Mais toy, quand te glorifiant tu dis, J'ay un beau Cheval: Te souvienne que tu te glorifie pour la beauté qui est au Cheval. Que y as tu donques ? Rien oultre l'usage de l'Opinion. Et pource, quand en l'usage de l'Opinion tu te gouverneras selon nature, alors auras tu de quoy te glorifier, car pour aulcun Bien qui est tien te glorifieras.

## Cap. 11. Comparaison de ceste vie au Navigage.

Comme en la Navigation, quand lon s'est arresté à quelque port, si le Marinier sort à l'eaue fresche, & il advient qu'en chemin il s'amuse à amasser des Coquilles ou des Eschalottes, il doibt neantmoins tousiours estre ententif à la navire, en regardant souvent si le Maistre l'appelle point, & s'il l'appelle, laisser tout là, & se rendre à la navire, à fin que lié comme une beste on ne l'y guinde par force. Ainsi en est il au cours de la vie, comme si pour une Coquille, ou pour une Eschalotte il nous estoit donné une Femme, ou un Enfant, ou autres choses que eussions cheres, & en quoy prinsions plaisir, elles ne nous doivent destourber de nostre Propos selon nature: Mais si le Maistre nous appelle, courons à nostre navire laissans ces choses là, sans regarder apres. Que si tu es vieux, ne t'eslongne jamais de la navire, afin que appellé comme recullant ne defailles, & que lon ne t'y contraigne: car celuy qui voluntairement ne suyt Necessité, par force & malgré luy elle le traine,

## Cap. 12. Comment il fault prendre ce qui se faict & survient.

Ne vueilles que ce qui se faict, se face comme tu vouldrois bien : mais vueilles qu'il se face ainsi qu'il se faict, & tu seras Heureux. Maladie est empeschement de corps, non de Propos, sinon que le Propos le voulsist. Clocher est empeschement de jambes, & non de Propos. Et ainsi en chascun des inconvenientz qui peuvent survenir, considere, & tu trouveras l'empeschement appartenir à autruy, & non à toy.

## Cap. 13. Des remedes que nous avons contre tout accident.

En tout accident il fault que incontinent en toy mesmes tu cherches quelle puissance tu as en l'usage de ce qui est advenu. Si t'advient Mal, tu te trouveras bonne Vertu, comme contre Volupté, Continence. Si Peine t'est offerte, tu te trouveras Force : si Injure, Patience : Et si en ceste façon tu t'accoustumes, tu ne seras jamais troublé d'imaginations.

## Cap. 14. Quand nous avons perdu quelque chose, & en quel estime debuons avoir ce qui est nostre.

Jamais de chose qui soit ne dy, Je l'ay perdue, mais: Je l'ay rendue. Si par Mort tu pers ton Enfant, dy : Je l'ay rendu. On t'a osté ta Terre, ne l'as tu pas rendue ? Mais celuy qui l'a ostee est meschant. Que t'en est il par qui la Reprenne celuy qui l'avoit baillee? De toutes choses (durant le temps seulement que les auras) prens en le soing, la garde, & l'usage comme de chose d'autruy, ainsi que l'hoste passant faict du logis.

## Cap. 15. Qu'il ne fault perdre le Repos d'esprit, pour les choses Exterieures.

Si tu veulx aller de Bien en Mieulx, laisse ces considerations : Si je ne suis songneux de mes affaires, ce qui m'est necessaire me defauldra : Si je ne bas mon Serviteur, il ne vauldra ja Rien. Il est bien meilleur avoir Indigence sans douleur ne crainte, que vivre en affluence avec Perturbation. Et vault mieulx beaucoup que le Serviteur soit vicieux, que toy Maistre Malheureux, Donques, commençant par les moindres choses : L'huyle est elle Respandue? t'a lon desrobé ton vin? consydere que autant t'est vendu le Repos & tranquillité d'esprit : car on n'acquiert jamais Rien pour neant. Si tu appelles ton Serviteur, pense que (peult estre) il ne t'oyt point, & encores qu'il t'oyst qu'il ne fera rien de ce que tu veulx : Mais qu'il ne vault pas, que pour luy tu te troubles & te donnes peine & tourment.

## Cap. 16. Que pour l'estime commune, lon ne doibt laisser le Bien.

Pour t'advancer de Myeulx en Myeulx, ne te soucies, si pour les choses qui ne sont en nous tu sembles aux autres Fol, ou Sot.

## Cap. 17. De ne chercher apparoistre sçauant, & plaire aux hommes.

N'ayes enuie de sembler estre sçauant en aucune chose, & si à quelcun tu le sembles, ne le croy à toymesmes: Car tu sçais n'estre aisé, de garder son Propos selon nature, & complaire aux choses Extericures: Mais est necessaire qu'en estant songneux de l'un, on soit negligent de l'autre.

## Cap. 18. Pour n'estre frustré de son Desir.

Si tu veulx ta Femme, tes Enfans, & tes Amys, viure longuement, tu es Fol, car tu veulx estre en toy les choses qui n'y sont point, & veulx les choses Tiennes, lesquelles sont Alienes. Comme si tu veux ton Seruiteur ne faillir point, tu es Fol, car tu veulx que Vice ne soit point Vice: Mais bien si tu veulx desirant quelque chose ne descheoir de ton Desir, cela peulx tu; en ce, donques exerce toy.

## Cap. 19. Pour avoir entiere Liberté.

Celuy est Maistre & seigneur de quelcun, auquel (vueille, ou non vueille) il peult ou donner, ou oster. Qui donc veult estre Libre, ne vueille, ny ne fuye aucune des choses qui sont en la main d'autruy, autrement par necessité sera contrainct d'estre Serf.

## Cap. 20. Comparaison de lusage des choses Passees, Presentes, & Avenir aux viandes d'un banquet.

Te souvienne qu'il te fault faire comparaison de ta vie à un banquet: Auquel si la viande est devant toy, il t'en fault prendre modestement: Si celuy qui la porte passe oultre, ne l'arreste point, ou s'il n'est encores venu à toy, ny jette point ton appetit: mais attendz qu'il vienne jusques à toy. Pareillement te fault gouverner vers les Enfans, vers les Seigneurs, et vers les Richesses, ainsi te trouveras quelque fois digne de la table des Dieux. Que si à ce qui est devant toy tu ne touches, ains le contemnes, à ceste heure là non seulement tu seras digne de leur table, mais d'estre leur compaignon : Ainsi faisant Diogenes, Heraclitus, & leurs semblables à bon droit estoient divins, & en avoient le Renom.

## Cap. 21. Quel il fault estre avec ceulx qui meinent dueil pour quelque accident.

Quand tu verras quelcun se douloir & tourmenter, ou pource qu'il ne ayt nouvelles de son Filz, ou qu'il soit mort, ou que iceluy ayt tout despendu, garde d'entrer en Imagination que ce le face estre Malheureux : mais ayes promptement en souvenir, que ce n'est l'Accident qui le tourmente (veu que pour semblable cas d'autres ne sont tourmentez) mais son Opinion. Que si tu en viens en propos avec luy, devise en hardiment, & s'il est besoing pleure aussi avec luy par compaignie: toutesfois, garde bien que ce ne soit interieurement.

## Cap. 22. Qu'il n'est en nous de choisir la fortune de nostre vie, mais d'en user comme elle advient.

Il te fault penser que tu es l'un des personnages de la Force, lequel (tel & ainsi qu'il a pleu au Factiste te choisir) il te fault jouer, soit long ou brief: S'il t'a ordonné à jouer un Belistre, ou un Boyteux, ou un Prince, ou une Privee personne, fais le bien & subtilement, car en toy est de jouer le Personnage à quoy es ordonné, & en autruy de te choisir & ordonner.

## Cap. 23. Contre la superstition d'aucuns Resueurs, qui prennent certaines choses à mauuais presage.

Si tu prens mauvais augure d'ouyr le chant d'un Corbeau, garde que tu ne sois surpris d'Imagination, mais juge incontinent en toymesmes, & dy, Cela ne me signifie rien, mais Bien, ou à mon corps, ou à ma possession, ou à l'Estime de moy, ou à ma Femme, ou à mes Enfans : mais à moy, Il ne signifie que toutes choses prosperes, pourveu que je le vueille, car quelque chose que puist advenir, il est en moy d'en avoir utilité, si je veulx.

## Cap. 24. Recepte pour n'estre jamais vaincu.

Tu pourras estre Invincible, si tu ne viens jamais à combatre, car tu es incertain qu'il soit en toy que tu puisses vaincre.

## Cap. 25. Que Bienheureté n'est qu'en Liberté, & non ou le Monde pense.

Garde que surpris d'Imagination tu ne dies jamais l'Homme estre Heureux, lequel tu verras esleué, ou en Honneur, ou en Autorité, ou en Renommee, car si la substance de Bien est es choses qui sont en nous, là Envie ne veult avoir lieu. Or ton Propos n'est pas d'estre Empereur, ou Roy, mais d'estre Libre & Franc, pour à quoy parvenir n'y a qu'une seule voye, asçavoir, Mesprisement des choses qui ne sont point en nous.

## Cap. 26. Pour ne se fascher jamais.

Te souvienne que celuy qui frappe ou injurie, ne faict injure, mais l'Opinion de ce, est comme si elle faisoit injure. Donc, quand quelcun t'irrite, saches que tu es irrité de ton Opinion. Parquoy, des le commencement metz peine que l'Imagination ne te surprenne, car si quelquefois en t'y exerçant par quelque temps tu t'accoustumes à la dompter, bien plus aisement pourras estre Maistre de toy.

## Cap. 27. Pour apprendre & mettre son Cœur à choses haultes.

Mort, & Exil, & toutes choses qui semblent estre terribles, soient tousiours devant tes yeulx, & principalement la Mort; Ce faisant, tu n'auras point ton cœur à choses basses & viles, & si ne seras jamais trop convoiteux.

## Cap. 28. De la Perseverance de celuy qui reforme sa vie.

Incontinent qu'auras deliberé de mener vie parfaicte, attendz toy d'estre gaudy & moqué de plusieurs, & de ouyr que lon dira de toy, Dont nous vint si tost ceste Sagesse, & ceste Gravité? Ce neantmoins es choses qui te semblent meilleures, porte t'y comme si c'estoit le reng ou Dieu t'eust ordonné & mis pour combatre. Que si tu persistes en ces mesmes choses, ceulx qui paravant se moquoient de toy, t'auront en admiration: Mais si comme fuyant tu desistes de ton Entreprise, tu seras gaudy & moqué au double.

## Cap. 29. A quoy l'Homme de bien se doibt tenir & arrester.

S'il advient que quelque fois tu t'addonnes aux choses qui ne sont en nous, & que tu tasches plaire à quelcun, saches qu'a l'heure tu es descheu du Propos selon nature, Pource en toutes choses te suffise d'estre Homme de bien, Que si tu veulx tel sembler estre, que ce soit donques à toy mesmes, & ce te devra estre assez,

## Cap. 30. Que pour advancer les siens, ou pour son estime, l'Homme de bien ne change son Propos.

Garde que telles pensees ne te tormentent, Je ne seray point en Honneur, ny en lieu ou je me trouve ne seray en estime: Car si n'estre en Honneur se peult nombrer entre les Maulx, tu ne peuz estre en Mal pour autre chose non plus qu'en chose Deshonneste. Est il en toy, de pouvoir estre en Seigneurie, ou estre appellé au Festin? Non. Qu'est ce donc que n'estre en Honneur? & comment dis tu que tu ne seras en estime, veu qu'il te fault seulement estre es choses qui sont en nous? Ha (diras tu) Je ne pourray profiter à mes Amys. Que m'appelles tu profiter? Qu'ilz n'auront point d'argent de toy, & que tu ne les pourras faire Citoyens Romains? Mais qui est ce qui t'a dict ces choses cy estre en nous, & non œuures Alienes? Qui est celuy qui peult donner à autruy ce que luy mesmes n'a pas? Fais que tu en ayes (diront ilz) à fin que aussi nous en ayons. Monstrez moy la voye, qu'en me gardant Modeste, Fidele, & Magnanime j'en puisse auoir, & j'en auray. Or si vous jugez qu'il soit Bon, que je perde mes Biens pour vous acquerir ceux qui ne sont point Biens, voyez vous mesmes combien vous estes Malingz & Ingratz! Que si vous preferez un Amy Fidele, & Modeste à l'Argent, en cela estes vous de ma part, & ne croyez qu'il soit raisonnable que je face les choses, pour lesquelles je perde Modesteté & Fidelité. Mais je ne pourray secourir ny ayder à mon pays. Que m'appelles tu encores secourir & ayder? Qu'il n'aura point de toy, ou de par toy de beaulx bastimés ny de baingz? Et puis, Le Cordouannier ne le fournist il pas de souliers, & l'Armurier de harnois? Cest bien assez quand un chescun faict son œuvre. Si tu luy acquiers un Citoyen Fidele, & Modeste, penses tu luy faire petit profit? Bien grand, certes. Par ainsi donc tu ne luy es point inutile. Voire, mais en quel Reng seray je en mon pays? En celuy que tu pourras, te gardant tousiours Fidele, & Modeste: Que si en luy cuydant ayder tu pers Modesteté, & Fidelité, quel profit luy auras tu faict estant devenu Eshonté, & Infidele?

## Cap. 31. De ne s'esmouvoir pour ce qui advient à auttruy, & qu'on n'a rien de lautruy sans bailler du sien.

Quelcun, est il mis au dessus de toy en un Festin? ou, luy a lon faict premier la reverence qu'a toy? ou, est il preferé à toy en conseil? Si ces choses sont Bonnes, tu te doibs resiouyr que ton prochain les ayt eues: Si elles sont mauvaises: ce seroit follie à toy de te marrir, qu'elles ne te seroiét advenues. Or te souvienne que ne t'addonnant sinon aux choses qui sont en nous, tu ne peuz parvenir à pareilles choses que les autres en celles qui ne sont en nous. Comment se pourroit il faire que quelqu'un ne hantant la maison ayt pareilles choses avec celuy qui la hante? Celuy qui ne faict la court, avec celuy qui la faict? Celuy qui ne veult complaire ny louer, avec celuy qui complaist & loue? Bien serois Iniuste & insatiable, si n'ayant payé & delivré le pris dont ces choses là s'achettent, tu les cuydois avoir gratis. S'il advient que lon ne puist avoir des Lectues que pour un Liard, à fin que quelcun ayt des Lectues, il fault qu'il baille un Lyard, & toy ayant encores ton Lyard pour lequel on a des Lectues, tu ne t'estimes pas moins avoir que celuy qui en a pris & qui n'a plus son Lyard : car tout ainsi qu'il a des Lectues, ainsi tu n'as baillé ton Liard. Ainsi en est il : Si tu n'es point invité au Festin de quelcun, aussi n'as tu pas baillé ce de quoy y estre appellé s'achette. Il le vend pour Louanges, Il le vend pour Services. Baille donc (s'il te semble Bon) le pris pour lequel on le donne, que si en ne le voulant bailler tu veulx avoir la Marchandise, tu es bien insatiable & sot. N'as tu donc rien au lieu du Festin? Si as, car tu ne loues point celuy que tu ne veulx, & ne luy rapporte point à sa porte, ce que les autres ont de coustume.

## Cap. 32. Pour cognoistre le Propos selon Nature.

La volunté de nature se peult juger par les choses lesquelles, nous ne differons les uns des autres; comme si le Serviteur de quelqu'un luy a rompu son Instrument à boire, incontinent lon dict, c'est une des choses qui souvent adviennent, Te souvienne donc quand le tien sera rompu, que tu doibs estre tel que tu estois, quand celuy de lautre fut rompu, Et ainsi fais es plus grandes choses, Si l'Enfant ou la Femme de quelqu'un vient à mourir, il n'y a celuy qui incontinent ne die que cela est chose humaine, Chascun toutesfois quand le sien luy est mort se complainct, & se crye miserable : Mais là se fauldroit souvenir quelz nous estions, & que disions quand autant en advenoit aux autres.

## Cap. 33. Comment il fault entendre la nature du Mal.

Tout ainsi que lon ne met point de blanc là ou il ne fault pas attaindre, ainsi en est il de la nature du Mal, lequel se faict en ce monde, car il n'est point proposé pour estre attainct, mais plus tost pour estre evité: Comme si le Bien estoit mis pour le blanc, & le Mal fust tout cela ou le blanc n'est point, Pour ne toucher au blanc, on ne designe point de lieu certain: aussi pour ne faire le Bien ou (bien) pour faire le Mal il n'y a nulle Reigle ny precepte, Car comme ailleurs que dedans le blanc l'archer a un ample & large champ de places pour ne mettre dedans le blanc: Ainsi hors le seul poinct de Bien tout autour est le Mal, lequel est d'autant aisé à estre faict & commis, qu'il est difficile de mettre au blanc, ou de faire le Bien.

## Cap. 34. De n'abandonner son esprit à fascherie pour les injures: & de faire ses entreprises.

Si quelqu'un livroit ton corps au premier qu'il rencontreroit, il te fascheroit bien; Mais quand tu abandonnes ton esprit au premier venant, comme quand on te dict iniure, & tu t'en troubles, n'as tu point de honte? Auant qu'entreprendre quelque chose considere en premier le Commencement, & la Consequence, & puis entreprens la. Si tu ne fais ainsi, iamais tu ne seras asseuré en tes entreprises, ne pensant point à ce que peult aduenir, mais apres, quand quelques choses deshonnestes suruiendront, tu t'en iras cacher de honte.

## Cap. 35. Qu'auant qu'entreprendre quelque chose, il se fault cognoistre si lon y est propre, et qu'il ne fault changer souuent de deliberation de vie.

Veulx tu vaincre aux Ieux Olympiques? Aussi le vouldroys ie bien: car c'est chose fort magnifique: Mais considere en bien le Commencement & la Consequence, & puis ainsi l'entreprens. Il se fault bien gouuerner, & n'user que de certaines viandes, s'abstenir de saulses & friandises, s'exercer selon qu'il est besoing à l'heure ordonnee, soit en chauld, ou en froid, ne boire point d'eau fresche, ny de vin, si la chose le requiert, & briefvement il te faut mettre du tout entre les mains du Maistre de la Gymnastique, comme si c'estoit un Medecin, pour faire ce qu'il t'ordonnera: puis ainsi entrer au combat, et par fois y avoir la main blessee, le pied desnoué, avaller force poulsiere, et y recevoir maintz coups, puis avec tout cela souvent estre vaincu: Ces choses ainsi considerees, s'il te semble Bon, va combatre, autrement tu seras comme les petis Enfans, lesquelz sont maintenant Luicteurs, maintenant Escrimeurs, maintenant Trompettes, tantost Joueurs de Farces: Ainsi & toy maintenant Cobatant, maintenant Escrimeur, maintenant Orateur, maintenant Philosophe, mais en tout ton esprit tu n'es rien bien, ains (comme un Singe) tout ce que tu voys tu le veulx contrefaire, & de l'un, l'autre te plaist : car tu n'as pas faict ton Entreprise avec consideration, prevoyant les circonstances, mais à l'adventure, et par un leger & soudain appetit. Ainsi la plus part, quand ilz voyent quelque Homme Sage, ou quand ilz oyent dire que Socrates est un Homme bien disant (mais qui pourroit si bien dire que luy?) eulx incontinent veullent aussi disputer & causer, & faire du Sage, Homme, considere premierement la chose, & la qualité d'icelle, laquelle tu veulx entreprendre, puis te conseille à ta nature, si tu pourras bien porter ce que en peult advenir. Veulx tu estre Luicteur? Regarde tes Bras, tes Reins, & tes Cuisses : car Nature, mere de tous, faict naistre un chascun à quelque chose particuliere. Cuides tu que t'estant donné à ces choses que tu puisses vivre ainsi que tu avois de coustume? Comme boire autant que tu soulois, & te courrousser ainsi que tu soulois? Il fault veiller, travailler, laisser ses propres affaires, estre mocqué des petis Enfans, desprisé de tout le Monde, & en toutes choses avoir moins d'autorité, soit en Honneur, en Office, ou en Jugement, & en toutes autres affaires. Or considere toutes ces choses, & regarde si en lieu d'icelles tu aymes mieulx Repos & liberté sans aucune perturbation. Que si tu ne l'aymes mieulx, garde que tu n'entreprennes beaucoup de choses, à fin que (ainsi que je t'ay dit) comme font les petis Enfans, tu ne sois maintenant Philosophe, maintenant Publicain, & Gabeleur, tantost apres Advocat, & puis en fin Procureur de Cæsar. Toutes lesquelles choses ensemble, ne peuvent aucunement convenir, car il fault par Necessité que tu sois Homme Bon, ou Mauvais: que tu t'addonnes aux choses Interieures, ou aux Exterieures: que tu tiennes lieu de Sage & bien advisé, ou d'un Fol & Idiot.

## Cap. 36. Comment il fault entendre Devoir, & que L'homme n'est blessé que de luy.

Le Devoir se pese selon l'habitude. S'il est Pere, il en fault avoir le soing, & l'honnorer : Luy ceder & donner lieu en toutes choses : & s'il frappe, ou s'il tense, en endurer. Il est Mauvais Pere, diras tu. Nature nous enjoinct l'Obeyssance de Pere, sans mention de Bon. Ton Frere est importun & de fascheuse conversation : Regarde en quel degré tu luy es, & non à ce qu'il faict. Ton Propos est que tu vives selon Nature, Nul ne t'offence, si tu ne veulx : Lors seras tu offensé quand tu le cuyderas estre : Ainsi trouveras le Devoir de Voysin à Voysin, de Citoyen à Citoyen, de Seigneur à Seigneur, si tu t'accoustumes à considerer les habitudes.

## Cap. 37. Comment il se fault porter envers Dieu.

Le principal poinct envers Dieu c'est de bien sentir de luy, croire qu'il est, qu'il a creé toutes choses, & que bien & droictement il les gouverne : Apres s'appareiller à luy obeyr, en prenant Bien tout ce qu'il faict, comme sortant d'un tresbon conseil, non pas le recevoir par contraincte & malgré nous. En ceste maniere tu ne blasphemeras jamais contre Dieu, ny ne l'accuseras de nonchaloir. Or ne peux tu ce, autrement faire que en te revoquant des choses qui ne sont en nous, & mettant seulement le Bien, & le Mal, en celles qui sont en nous. Que si tu estimes aucune des choses qui ne sont en nous, estre Bien ou Mal, il fault necessairement quand tu ne parviens à ce que tu veulx, ou quand tu tumbes en ce que tu evites, que tu te plaignes & hayes la cause de tel accident. Tous Animaulx ont ce de Nature, que toutes les choses qui leur semblent leur pouvoir nuyre, & les causes d'icelles, ilz les fuyent, & d'elles se destournent: Mais celles qui leur semblent leur pouvoir porter utilité, & les causes d'icelles, ilz les cherchent & les esmerveillent. Celuy donc qui se tient pour offensé, ne se peult esjouyr en ce qu'il luy semble l'avoir offensé. Ainsi il est impossible qu'estant offensé on se puist resjouyr. Et de là vient que le Filz mesdit du Pere, quand le Pere ne luy faict part es choses que luy semblent Bonnes. Ce mesmes, meit discord entre Polynices, & Eteocles, pour autant qu'ilz estimoient regner estre le Bien. Pource aussi le Laboureur, le Marinier, le Marchant, & ceulx ausquelz leurs Enfans & leurs Femmes meurent, se mescontentent souvent de Dieu, car là ou est Utilité là est la Pieté. Parquoy, qui met peine ne Desirer, ne Eviter que ce qu'il fault, Lors il observe & garde la Pieté. Des offrandes & oblations, chascun les face selon la coustume du pays, purement, sans superfluité, selon son pouoir, sans negligence ne chicheté,

## Cap. 38. Pour ceulx qui veulent sçauoir les choses advenir. Et qu'il ne se fault enquerir de la fin de ce que par necessité on doit faire.

Si tu desires & tasches de sçauoir ce que doit advenir de quelque chose, premierement il faut que tu saches que tu ne sçais ce qui en doit advenir, & que c'est ce que te faict aller au Devin. Toutesfois, si tu es bien Sage, tu ne ignores point que c'est, ne quel il est, car s'il est des choses qui ne sont en nous, certainement il est necessaire, qu'il ne soit ne Bien ne Mal. Oste donc de toy (si tu vas au Devin) tout Desir & Eschevement, autrement, tout tremblant t'en yras à luy: Mais quand tu auras entendu quoy qu'en puist advenir, ne t'appartenir, & ne t'en devoir challoir, tu en pourras user bien, sans que nul te puist donner empeschement. Ainsi donc va demander conseil à Dieu comme à celuy qui te le peult donner tresbon, & apres qu'il t'aura conseillé, te souvienne qui tu as appellé en conseil, & de qui tu mespriserois le conseil. Des choses (comme disoit SOCRATES) on en peult demander au Devin, desquelles toute la consideration se rapporte à la fin, de la quelle fin cognoistre, occasion ne nous peult estre donnee par aucune Raison, ny art quelconque. Et pour ce s'il est besoing t'exposer en danger avec ton Amy, ou avec ton Pays, il ne te fault ja conseiller au Devin, si tu le dois faire, car s'il voyoit quelque mauvais signe, il est tout manifeste qu'il signifieroit ou Mort, ou quelque empeschement à ton Corps, ou Bannissement: mais la Raison te dict & conferme, qu'il fault que tu te mettes en danger pour ton Pays, ou pour ton Amy, quand besoing en est. Escoute donc ce qu'en dict le grand Devin APOLLO, lequel chasse hors de son temple L'homme, qui n'aura donné secours à son Amy.

## Cap. 39. Comment il se fault porter seul, & en compaignie : & du Taire, & Parler à point.

Il te fault prendre une reigle & façon, laquelle d'icy en avant tu garderas, & quand tu seras seul, & quand tu te trouveras en compaignie, Parle peu : ne dy que ce qui faict de besoing, & en peu, & peu souvent. Que si quelquefois le temps requiert que tu parles : parle, mais non pas de toutes choses, non du combat des escrimeurs, non de la course des Chevaulx, non des Luicteurs, non des Viandes, & des Vins par le menu, ny des Hommes principalement, les louant ou blasmant, ou en jugeant avec les autres. Et si tu peux destourne le Propos des autres en ce qui est honneste & convenable. Que si tu te vois pris entre les propos d'estrangers : Tais toy.

## Cap. 40. Du Rire.

Ne Ry beaucoup, ny à tout propos, ny abandonnement.

## Cap. 41. Des Serments.

Ne jure, ny ne fais Serment s'il t'est possible. Que si autrement tu ne peux, fais le quand il en sera necessité.

## Cap. 42. Que peult conversation.

Fuy les banquetz & conversations des Vulgaires, & Estrangers. Si quelquefois il t'advient de t'y trouver, ayes tousiours en entendement de ne t'abandonner comme le Vulgaire, & saches que celuy qui se mesle avec le souillé, il deviendra aussi souillé.

## Cap. 43. De l'usage des choses qui sont pour le Corps.

De ce qui est pour le Corps prens en purement pour l'usage, comme du menger, du boire, d'habillements, & de maison : Mais quand aux friandises & delices tu les doibs forclorre & bannir de toy totallement.

## Cap. 44. De l'acte de Nature.

Touchant l'acte Venerien, autant qu'il nous est possible deuant le mariage nous y deuons purement gouuerner. Que si nous y sommes contraincts, il ne nous y fault prendre que ce qui est legitime : toutesfois ne moleste ceulx qui en usent en les reprenant, & leur mettant souuent au deuant que tu ne fais point ainsi.

## Cap. 45. Quand on nous rapporte que quelcun a dict mal de nous.

Si quelcun te vient rapporter & dire, Cestuy la dict mal de toy. N'excuse ce qu'il aura dict : mais respondz ainsi : Il ignore beaucoup d'autres plus grans maulx & imperfections qui sont en moy : autrement il ne diroit pas seulement cela.

## Cap. 46. Comment il fault assister aux Spectacles & Tournoys.

Il n'est besoing d'aller souuent aux Spectacles & Tournoys, Que si quelquefois le temps le donne, garde que tu ne sembles favoriser à quelcun plus qu'à toy. Veuilles que ce qui s'y faict, se face comme il se faict: celuy seulement avoir vaincu, qui a esté vainqueur. Ton port n'y soit grave, mais quelque peu joyeux. Au retour du Spectacle ne dispute beaucop des choses qui y ont esté faictes ou dictes, veu qu'elles ne peuvent de rien servir à te rendre Meilleur.

## Cap. 47. Pour ceulx qui vont escoutant les propos des autres.

Ne t'approche jamais de ceux lesquelz tu verras tenir propos à part, et n'en sois point s'il t'est possible, ou le moins souvent que tu pourras. Et si d'avanture tu t'y rencontres, garde tellement ta constance que tu te monstres exempt de toute passion.

## Cap. 48. Quand lon a à parler à quelque grand personnage,

S'il te fault aborder quelcun, principalement de ceulx qui sont des plus apparens & de grande autorité, propose toy qu'en ce eust faict Socrates, ou Zenon, ou le plus Sage que tu ayes cogneu, & ainsi tu ne seras en doubte comment il t'y fault porter.

## Cap. 49. Quand tu as à aller vers quelque grand Seigneur.

Quand tu vouldras entrer vers quelque grand Seigneur, presuppose toy ce qui te pourra advenir, que (possible) tu n'y seras point receu, qu'on ne t'ouvrira point la porte, qu'on te repoulsera dehors, ou qu'il ne fera compte de toy. Apres pense si avec toutes ces choses il t'est encores expedient d'aller vers luy : & quand tu y seras venu, endures ce qui s'y fera, & ne dy jamais en toymesmes : Je ne meritois pas que lon me traictast ainsi; car c'est chose trop vulgaire de reprendre & blasmer les choses qui ne sont en nous.

## Cap. 50. Pour ceulx qui vont racomptant leurs beaux faicts, & quelz propos conviennent en compagnie.

En compagnie ne parle trop, ny oultre mesure, de tes faictz, ny des dangers ou tu as esté, car il ne peult tant plaire aux autres de les ouyr, comme à toy de les racompter. Garde aussi que tes propos ne tendent à habiller à rire aux autres, car cela (ne sçay comment) engendre mespris, & ensemble destruit la reverence que les assistans pourroient avoir de toy, & bien souvent tire & meine le propos à parolles salles & deshonnestes. Que s'il advient, & que la chose & le temps le portent, reprens celuy qui usera de telles villaines parolles. Si non, s'il te semble qu'il ne soit Bon de le reprendre, Tay toy, monstrant par une façon honteuse, que telz propos te faschent.

## Cap. 51. Contre l'apprehension de quelque plaisir.

Si tu entres en l'imagination de quelque plaisir, garde toy (ainsi que es autres choses) que d'elle tu ne sois surpris, mais te mettant la chose devant les yeulx, reviens quelque espace de temps en toy mesmes, puis considere l'un & l'autre temps, à sçavoir celuy auquel tu jouyras du plaisir, & celuy auquel apres la jouyssance te pourrois repentir: Et apres te reprens toymesmes, & te metz au devant combien tu seras aise & content, si tu ten peux abstenir, & ainsi toymesmes te loueras. Que si la chose te semble requerir que tu la face, garde que de ses attraictz & plaisans delices elle ne te surmonte, mais considere combien plus il te profiteroit, si tu pouvois gaigner la victoire de ce combat.

## Cap. 52. Qu'on ne doibt desister de son bon Propos, pour les parolles des hommes.

Quand tu te seras resoulz à faire quelque chose, & que tu seras à la faire, ne te donne peine à fin que lon ne te la voye faire, encores que plusieurs autrement en puissent juger, car si tu fais Mal, il t'en fault deporter : si tu fais Bien, ne crains ceulx qui à tort & sans cause t'en vouldroient reprendre.

## Cap. 53. De l'honnesteté qu'il fault garder à table.

Qui diroit : le Jour est, & la nuict est, à prendre la Proposition separéement, on la doit accorder, mais à l'entendre ensembléément, n'est à recevoir. Ainsi, à une table choisir pour soy la plusgrande & la plus friande part de la viande, est de grand commodité vers le Corps : mais c'est contre l'honneste communité qu'il fault avoir à table ; Donc si quelque fois tu viens à manger avec quelcun; te souvienne qu'il ne te fault seulement regarder aux viandes pour le profit de ton Corps; mais aussi à l'Honnesteté, & à te gouverner ainsi qu'il se fault porter à table.

## Cap. 54. De n'entreprendre plus qu'on ne peult.

Si en ce Theatre Humain tu as entrepris Personnage par sus ta puissance, tu n'y satisfais point, & si as obmis ce que tu pouois bien faire.

## Cap. 55. Qu'on se doit autant garder de ne blesser l'Esprit, comme lon faict le Corps.

Comme en cheminant tu prens garde que tu ne marches sur un clou, ou que tu ne te desloues le pied, ainsi garde toy de blesser ce qui est le Meilleur, et que doit dominer en toy. Si cecy nous observons en chesque chose, plus seurement nous l'entreprendrons.

## Cap. 56. Gentil precepte pour avoir Contentement en biens.

Le Corps est à un chascun la forme des Richesses, ainsi que le pied du soulier. Si en ce donques tu te tiens, tu garderas le moyen : si tu l'excedes, il fauldra par necessité que bien tost tu tombes du hault en bas : Comme si tu es plus curieux à la façon du soulier quil n'est besoing pour le pied, tu le feras d'or, puis de pourpre, puis de pierrerie : car il n'ya jamais fin ne terme, depuis que lon passe oultre la reigle & mesure.

## Cap. 57. Pour les Filles à marier.

Les Femmes à quatorze ans sont appellees des Amoureux, Dames : car des cest eage là les Hommes (pour avoir compaignie avecques elles) cherchent en tout leur complaire. A cause donc des Hommes par apres elles sont trop curieuses & contentes de leurs personnes, & en font cas. Parquoy il les fault admonnester que pour autre raison nous ne les priserons, sinon pource qu'elles seront Modestes, Sages, & Honnestes, & portans reuerence & obeyssance à leurs Marys.

## Cap. 58. Qu'il fault auoir plus de soing de l'Esprit, que du Corps.

S'arrester aux choses qui appartiennent au Corps pour luy donner plaisir, comme prendre trop de soing de lexercer, ou de le traicter & parer, est signe d'un cueur abiect, & trop desuoyant de nature, & si est un signe de se consentir à superfluité : car nous prenons plaisir & nous resiouyssons voluntiers es choses ausquelles nous consentons. Il fault donc estimer le trop grand soing du Corps estre hors de Propos : mais principalement fault auoir sollicitude de ce, dont le Corps nest que l'instrument.

## Cap. 59. Pour apprendre Patience.

Quand quelcun te dict ou faict iniure, estime qu'il cuyde faire son deuoir. Parquoy il ne peult estre qu'il ensuyue ton aduis & iugement, mais le sien. Que s'il iuge mal, il est blessé, luy qui est deceu. Une vraye Proposition conioincte, si quelcun l'estime faulse, ce nest pas la Proposition qui est blessee, mais celuy qui est deceu. Si donc ainsi tu es persuadé, tu te porteras doulx & patient enuers celuy qui t'iniurie, et en chascune chose diras, Il luy a semblé ainsi.

## Cap. 60. Pour bien sçauoir user & endurer de toutes choses.

Chesque chose a deux anses: L'une par laquelle elle se peult porter, l'autre par laquelle elle ne peult. Si ton frere est mal conditionné, ne le prens par là quil est mal conditionné: car c'est l'Anse par laquelle il ne se peult porter, mais prens le par la qu'il est ton frere, et qu'il est nourry auec toy, ainsi tu le prendras par l'anse par laquelle il se doit porter.

## Cap. 61. Que pour sçauoir, ou auoir plus qu'un autre, on ne peult inferer qu'on soit meilleur.

Telz propos ne sont point conuenans, Je suis plus Riche que toy, donc je suis Meilleur. Je suis plus Sçauant que toy, donc je suis Meilleur. Mais ceulx cy conuiennent bien mieux : Je suis plus riche que toy, donc ma Possession est meilleure que la tienne. Je suis plus Sçauant que toy, mon Propos donc est Meilleur que le tien, car tu n'es ny la Possession, ny le Propos.

## Cap. 62. Pour bien juger du faict d'autruy.

Si quelcun se laue tost, ne dy quil se laue Mal, mais tost. Si quelcun boit beaucoup, ne dy qu'il boit Mal, mais beaucoup, car si tu ne sçais pourquoy il le faict, comment congnois tu qu'il faict Mal? Ainsi adviendra que nous receurons et supporterons les phantasies et apprehensions des uns, et des autres nous les accorderons.

## Cap. 63. Contre l'Ostentation, & qu'il se fault plus addonner aux Oeuvres que à la Parolle, & à Faire, qu'à Dire.

En quelque façon que ce soit ne te dy, ou repute jamais Sage, et entre les non sçavans ne dispute beaucoup des Speculations de Doctrine, mais plus tost metz en quelque chose à execution. Comme, à la table, ne dy jamais comment il y fault menger, mais y menge comment il fault. Et te souvienne que Socrates ostoit toute ostentation et apparence. Que si quelque fois entre les ignorans il vient en Propos de ces Speculations, n'en parle que le moins quil te sera possible, car il est dangereux de vomir ce que l'estomach n'a encores bien cuyt, Et s'il aduient que quelcun te die que tu ne sçais rien, & tu ne t'en fasches point, saches alors que c'est grand commencement d'ouvrage. Les Brebis en vomissant l'herbe ne monstrent aux Bergers combien ilz en ont mangé, mais la digerans par dedans, en monstrent par dehors la belle laine & le laict. Toy donques, ne mets peine de monstrer & faire apparoistre ta doctrine par disputes & devis au Vulgaire, mais d'icelle bien digeree monstre en quelques effectz par dehors.

## Cap. 64. Qu'il fault Bien faire, non pour la Louenge, mais pour l'amour de Vertu.

Ne te plais pour avoir bien mortifié, attenué, et amaigry ton Corps par abstinence : Ny (si tu ne bois que de l'eau) ne dy à tout propos, Je ne boy que de l'eau, mais pense combien les Poures qui demandent l'aulmosne, font plus d'abstinence, souffrent et endurent beaucoup plus et davantage que toy. Oultre plus considere combien de Perfections et de Vertus, tu n'as point que d'autres ont. Que si tu te veulx exercer à peine et patience, fais le avec toymesmes, et ne cherches le donner à cognoistre aux autres, ainsi que font ceux qui souffrent tort et violence des plus grands, lesquelz (à fin qu'ilz esmeuvent le Peuple) bruslent des statues en s'escriant qu'ilz endurent beaucoup par trop: car celuy qui veult apparoistre est tout en choses Exterieures, et destruict tout le bon de Patience et Abstinence, pour ce qu'il cuyde la fin d'elles estre, d'en avoir l'opinion et louenge de plusieurs.

## Cap. 65. De la façon de l'Ignorant, du Sçavant; & de celuy qui commence à apprendre.

L'estat & maniere de celuy qui ne sçait Rien, est n'attendre de soy ny utilité ny nuisance, mais des choses Exterieures. L'estat & maniere du Sage, est attendre de soymesmes toute nuysance & utilité. Le signe de celuy qui commence à profiter, est ne blasmer personne, ne se plaindre de personne, n'accuser personne, ne dire rien de soymesmes, encores qu'il sache, ou qu'il soit quelque chose. Si quelque fois il se trouve empesché ou destourbé, il n'accuse que soymesme. Si on le loue, il se mocque en soymesmes de celuy qui le loue: Et si quelcun le vitupere il ne s'en purge ny justifie: Ains vit comme un maladif gardant d'esmouvoir chose en soy premier qu'il se soit bien affermy. Il met hors de soy tout Desir & ne evite seulement que les choses qui sont contre la nature de celles qui sont en nous. Il ne s'esforce en toute chose que moyennement & bien à poinct. Il ne se soucie si on l'estime ou sot ou lourd. Et (à fin qu'en un mot je te le die) il se guette & prend garde de soymesme, comme de son Ennemy, ou d'une Espie.

## Cap. 66. Que la Doctrine & Escripture ne sont pour les exposer & en deviser: mais pour vivre selon icelles.

Si quelcun se vante & donne gloire qu'il sache bien interpreter & exposer les Sentences & doctrines de Chrysippus, die en soymesmes, Si Chrysippus n'eust escript couvertement & obscurement, Je n'eusse dequoy me glorifier. Mais Chrysippus n'a pas escript à fin quon l'interpretast, ains à fin que selon sa doctrine lon vesquist. Si donques j'use de l'Escripture, adonc auray je attaint le Bien d'icelle. Mais si j'ay en admiration l'interpretant, ou si je sçay bien interpreter, l'esmerveille, ou je fais le Grammarien, non le Philosophe. Que me profite il d'avoir trouvé des remedes escripts les entendre bien, A les donner aux autres, & estant malade n'en vouloir user?

## Cap. 67. Qu'il fault perseuerer en bien.

Il fault estre stable & ferme en son Bon propos & deliberation de vie, ainsi qu'en une loy. Perseuere y donques, comme si en transgressant tu deusses encourir crime d'impieté. Et quelque chose qu'on die de toy ne t'en soucie, car cela ne t'appartient.

## Cap. 68. Qu'il ne fault mettre de demain à demain pour commencer à Bien faire.

Jusques à quand differes tu de t'estimer quelque fois digne de ces choses tant Bonnes, & te deliberer de n'en transgresser pas une? Que si de jour en jour tu allonges le terme, tu ne t'advances pas, mais tu te reculles. Donques des maintenant accoustume toy de viure comme parfaict & user bien de tous accidens, estimant qu'en chesque chose le combat t'est appresté. Et en nul iour ne sois negligent : car le iour que tu ne profites, tu reçois dommage. En ceste maniere Socrates deuint le plus Sage de tous. Que si tu n'es encores Socrates, tu doibs viure comme celuy qui desire & veult deuenir Socrates.

## Cap. 69. De trois principaulx poinctz, dont les deux ne sont que pour le Premier, & de l'abus de s'arrester au Troiziesme.

Le premier & plus necessaire poinct, c'est celuy qui appartient à l'usage des Speculations, comme, Ne mentir point. Le second, qui appartient aux Demonstrations, comme, Quand c'est qu'il ne fault point mentir. Le troiziesme, qui tend à les considerer & confermer, comme, Quand lon veult demonstrer que c'est que Demonstration, que c'est que Consequence, que c'est que Bataille, que c'est que Vray, que c'est que Faulx. Donc le Troiziesme est necessaire pour le Second, le Second pour le Premier, Le plus necessaire de tous, & auquel se fault arrester; c'est le Premier. Mais nous faisons tout au contraire, car nous nous arrestons au Troiziesme, & en luy mettons tout nostre estude & ne tenons compte du Premier, ains en sommes du tout entierement negligens. Et comment ? Car nous mentons, & toutesfois nous nauons presque tousiours autre chose en la bouche, que comment c'est qu'il fault prouuer & demonstrer que lon ne doibt point mentir.

## Cap. 70. Trois belles sentences des Anciens.

Ayons tousiours ces Trois choses en memoire, & deuant noz yeux. La Premiere, Necessité tire toutes choses (veuillent ou non) là sus vers la Divine cause, parquoy celuy qui voluntairement la suit est Sage. La Seconde, Si je reculles, je seray Mauvais, & mal gré moy pleurant & gemissant il fauldra que je suyve. Mais la Troiziesme, O Criton, Si ainsi plaist à Dieu, ainsi soit faict. Anitus certes & Melitus me peuvent bien faire mourir, mais de me blesser, il n'est pas en leur puissance.

*Fin.*

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