Living Stoicism

Socratic Philosophy for the 21st Century

Le Manuel d'Epictète: Antoine du Moulin (1544)

Le Manuel d’Epictète d’Antoine du Moulin (Lyon, Jean de Tournes, 1544), traduit du grec en français du XVIe siècle, avec les sentences des philosophes grecs ajoutées par le traducteur.

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Le Manuel d’Epictète

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Qui eſt vn liure (Lecteur) nõ point de ceulx, deſquelz tout le Bon eſt en la beauté de leurs Tiltres, promettãs beaucoup plus que la matiere qu’ilz traictẽt ne ſatisfaict : Mais ie te puis bien aſſeurer que (ſi tu veulx en le liſant diligemment y entendre) tu en emporteras plus de profit, que ie ne t’oſerois promettre, ny toy pourrois eſperer. Plus y ſont adiouſtees les ſentences des Philoſophes de Grece, traduictes en langue Frãçoyſe, par Antoine du Moulin Maſconnois.

A LYON,

Par Iean de Tournes. 1544.

N’attends icy autre Prologue du Translateur, ny Epiſtres Poſtliminaires, Nuncupatoires, Dedicatoïres, Adulatoires, Oſtentatoires, Garrulatoires, & Occupatoires, que le Tiltre du Liure.

Rien ſans peine.

Cap. 1. Quelles choſes ſont en la puiſſance de l’homme, & quelles non.

De toutes choſes qui ſont, les vnes ſont en nous, les autres non. En nous ſont Opiniõ, Effort, Deſir, Eſcheuement : & en vn mot, tout ce qui eſt noſtre œuure. En nous ne ſont, noſtre Corps, Poſſeſſion, Honneurs, Seigneuries, & en vn mot, tout ce qui n’eſt noſtre œuure. Donques les choſes qui ſont en nous, ſont Libres, & Frãches de nature, & ne nous peuuẽt eſtre deffendues, empeſchees, ne oſtees : Mais celles qui ne ſont en nous, ſont Serues, & ne ſont de tenue, & nous peuuent eſtre deffendues, empeſchees, & oſtees, comme choſes Alienes, & qui ne ſont noſtres.

Cap. 2. Du dommage qui vient de prendre les vnes pour les autres, & du profit d’en bien iuger.

Si les choſes qui ſont Libres & Frãches, tu les eſtimes & penſes Serues, & les choſes qui ſont Alienes, tu les cuydes Propres, tu ſeras dolent, tu ſeras troublé, tu te trouueras empeſtré, & te meſcontenteras de Dieu, & des hõmes. Mais ſi tu cuydes ſeullement les choſes Tiẽnes, qui veritablemẽt ſont Tiennes : & les choſes Alienes, qui veritablement ſont Alienes, perſonne ne te cõtraindra, perſonne ne t’empeſchera, tu ne blaſmeras perſonne, tu n’accuſeras perſonne, rien ne feras cõtre ton vouloir, perſonne ne te nuyra, & ſi n’auras point d’ennemy, car en rien qui ſoit nuyſible ne pourras eſtre perſuadé.

Cap. 3. Qu’on ne peult enſemble faire les vnes, & les autres.

Or, ſi tu deſires telles choſes, te ſouuienne qu’on ne les attainct par legiere affection : mais, ou du tout te fault les reiecter, ou pour temps les laiſſer, & auãt toutes choſes auoir le ſoing de toymeſmes. Que ſi tu prens en affection ces choſes, Regner, Eſtre riche, Addreſſer & gouuerner les tiens, paraduenture à toutes ne pourras aduenir, car tu veux enſemble les premieres et principales. Ainſi aux choſes qui dõnent felicité et liberté à lhomme, en nulle façon ne pourras aduenir.

Cap. 4. Comment il ſe fault gouuerner en la premiere apprehenſion des Imaginations.

En quelcõque forte & aſpre Imagination il te fault accouſtumer à incõtinent cõſyderer ce, n’eſtre que Imagination, & qu’il n’eſt à la verité ainſi qu’il te ſemble. Apres le te fault examiner par les reigles que tu as : premieremẽt & principalement par ceſte cy, Aſçauoir mon ſi la choſe concerne celles q̶ ſont en nous, ou celles qui n’y ſont point : Que ſi elle eſt de celles qui ne ſont point en nous, ayes ſoudain ce mot en memoire : Cela ne m’eſt rien.

Cap. 5. Que c’eſt que lon doit deſirer, & que lon doit fuyr.

Te ſouuienne que la promeſſe & la fin du Deſir eſt, iouyr de la choſe deſiree : & que la promeſſe & la fin de Leſcheuement eſt, ne tumber en ce que lon euite, Celuy donc qui ne vient à iouyr, ains dechoit de la promeſſe de ſon deſir, neſt pas Heureux : & celuy q̶ tumbe en ce qu’il eſcheuoit, eſt Malheureux. Si donc ſeulement tu declines ce qui eſt iouxte la nature, des choſes qui ſont en nous, tu ne viẽdras iamais en ce que tu euites : Mais ſi tu cuydes t’exempter, ou de Maladie, ou de Mort, ou de Poureté, & du tout les euiter, tu te trouueras malheureux. Parquoy te fault oſter tout l’Eſcheuement & fuyte des choſes qui ne ſont en nous, & les tranſporter en celles ꝗ ſont iouxte la nature des choſes qui ſont en nous. Quand au Deſir, il t’en fault du tout deſſaiſir pour le preſent : car ſi tu les metz es choſes qui ne ſont en nous, tu ne peuz par neceſsité que quelqu’vne ne faille à te venir ſelon ton affection. Des choſes qui ſont en nous cõbien, & cõment tu les doibz deſirer, tu n’en es encores certain, en quoy te fault vſer de legier Effort, ou doulx Diuertiſſement, auec Raiſon & repoſee Deliberation.

Cap. 6. Comment il fault eſtimer les choſes en quoy prenons plaiſir, ou qui nous portent profit.

D’vne cheſcune choſe de celles ou ꝗ te delectent, ou qui t’apportent vtilité, ou que tu aymes, il t’en fault diligemment conſiderer la qualité commençant aux plus petites. Si tu aymes vn Pot, dy ainſi ; I’ayme vn Pot, icelluy rõpu tu ne te troubleras point, car tu cõgnoiſſois bien qu’il eſtoit fragile. Pareillement ſi tu aymes ou ton filz, ou ta Femme, dy que tu aymes vn Homme : ſi l’un ou l’autre vient à mourir, tu ne ſeras troublé, pource que parauãt tu pẽſois bien qu’il eſtoit Mortel.

Cap. 7. Comment il fault entreprendre.

Quand tu entreprẽdras faire quelq̃ choſe, il te fault mettre deuãt les yeulx la qualité d’icelle : Comme, ſi tu veux aller aux baings, propoſe toy tout ce qui y peult aduenir, & ce quon y faict : les vns y iectent de l’eaue, les autres follaſtrent & iniurient, & ce pendant d’autres deſrobẽt : Ce faiſant plus ſeurement & conſtamment ſans varier parferas ton Entreprinſe : que ſi finablement tu dis : Ie me veulx baigner, & ſi veulx fermement garder mon Propos & Entreprinſe, ſelon nature, & ſemblablemẽt en toutes choſes, tu ne fauldras iamais : car en ceſte maniere (ſil ſuruient quelque empeſchemẽt) ce mot te ſera prompt : Non ſeulemẽt ie le voulois ainſi : mais auſsi ne varier de mon Propos ſelon nature, ce que ne ferois ſi ie prenois à faſcherie les choſes qui ſuruiennent.

Cap. 8. Dont nous viénent noz Perturbations.

Les choſes ne perturbent les hommes : mais les Opinions qu’on prend d’icelles. La Mort n’eſt point terrible (autrement telle euſt ſemblé à Socrates) mais pource que l’opinion de la Mort eſt terrible, la Mort ſemble terrible. Dõques quand nous ſerons empeſchez ou perturbez, ou que nous nous plaindrons, n’accuſons autre q̃ nous meſmes, ceſt à dire noz Opiniõs.

Cap. 9. Trois manieres d’hommes, Ignorantz, Apprentifz, & Sages.

Le non ſçauant accuſe les autres en ſa propre faulte : Celuy qui commence à ſçauoir, s’accuſe ſoymeſme : Le ſçauãt n’accuſe ny autruy, ny ſoymeſmes.

Cap. 10. Que la gloire pour les choſes exterieures eſt vaine.

Ne te glorifie point en toymeſmes pour l’excellẽce de choſe Aliene. Il ſeroit portable ſi le Cheual ſe glorifiant diſoit : Ie ſuis beau : Mais toy, quand te glorifiant tu dis, I’ay vn beau Cheual : Te ſouuienne que tu te glorifie pour la beauté qui eſt au Cheual. Que y as tu donques ? Rien oultre l’uſage de l’Opinion. Et pource, quand en l’uſage de l’Opinion tu te gouuerneras ſelon nature, alors auras tu de quoy te glorifier, car pour aulcun Bien qui eſt tien te glorifieras.

Cap. 11. Cõparaiſon de ceſte vie au Nauigage.

Comme en la Nauigation, quand lon s’eſt arreſté à quelque port, ſi le Marinier ſort à l’eaue freſche, & il aduient qu’en chemin il s’amuſe à amaſſer des Coquilles ou des Eſchalottes, il doibt neantmoins touſiours eſtre entẽtif à la nauire, en regardãt ſouuẽt ſi le Maiſtre l’appelle point, & s’il l’appelle, laiſſer tout là, & ſe rendre à la nauire, à fin q̃ lié cõme vne beſte on ne l’y guinde par force. Ainſi en eſt il au cours de la vie, cõme ſi pour vne Coquille, ou pour vne Eſchalotte il nous eſtoit donné vne Fẽme, ou vn Enfant, ou autres choſes que euſsions cheres, & en quoy prinſsions plaiſir, elles ne nous doiuent deſtourber de noſtre Propos ſelõ nature : Mais ſi le Maiſtre nous appelle, courons à noſtre nauire laiſſans ces choſes là, ſans regarder apres. Que ſi tu es vieux, ne t’eslongne iamais de la nauire, afin que appellé cõme recullant ne defailles, & que lon ne t’y contraigne : car celuy qui voluntairement ne ſuyt Neceſsité, par force & malgré luy elle le traine,

Cap. 12. Comment il fault prendre ce qui ſe faict & ſuruient.

Ne vueilles que ce qui ſe faict, ſe face cõme tu vouldrois biẽ : mais vueilles qu’il ſe face ainſi qu’il ſe faict, & tu ſeras Heureux. Maladie eſt empeſchement de corps, non de Propos, ſinon que le Propos le voulſiſt. Clocher eſt empeſchement de iambes, & non de Propos. Et ainſi en chaſcun des inconuenientz qui peuuent ſuruenir, conſidere, & tu trouueras l’empeſchement appartenir à autruy, & non à toy.

Cap. 13. Des remedes que nous auons contre tout accident.

En tout accident il fault que incontinẽt en toy meſmes tu cherches quelle puiſſance tu as en l’uſage de ce qui eſt aduenu. Si t’aduient Mal, tu te trouueras bonne Vertu, cõme contre Volupté, Continẽce. Si Peine t’eſt offerte, tu te trouueras Force : ſi Iniure, Patience : Et ſi en ceſte façon tu t’accouſtumes, tu ne ſeras iamais troublé d’imaginations.

Cap. 14. Quand nous auons perdu quelque choſe, & en quel eſtime debuons auoir ce qui eſt noſtre.

Iamais de choſe qui ſoit ne dy, Ie l’ay perdue, mais : Ie l’ay rendue. Si par Mort tu pers ton Enfant, dy : Ie l’ay rendu. On t’a oſté ta Terre, ne l’as tu pas rẽdue ? Mais celuy qui l’a oſtee eſt meſchãt. Que t’en eſt il par qui la Reprenne celuy ꝗ l’auoit baillee ? De toutes choſes (durant le temps ſeulement que les auras) prens en le ſoing, la garde, & l’uſage cõme de choſe d’autruy, ainſi que l’hoſte paſſant faict du logis.

Cap. 15. Qu’il ne fault perdre le Repos d’eſprit, pour les choſes Exterieures.

Si tu veulx aller de Biẽ en Mieulx, laiſſe ces conſiderations : Si ie ne ſuis ſongneux de mes affaires, ce qui m’eſt neceſſaire me defauldra : Si ie ne bas mon Seruiteur, il ne vauldra ia Rien. Il eſt biẽ meilleur auoir Indigẽce ſans douleur ne crainte, que viure en affluence auec Perturbation. Et vault mieulx beaucoup que le Seruiteur ſoit vicieux, q̃ toy Maiſtre Malheureux, Donques, commençant par les moindres choſes : L’huyle eſt elle Reſpãdue ? t’a lon deſrobé ton vin ? cõſydere que autãt t’eſt vendu le Repos & trãquillité d’eſprit : car on n’acquiert iamais Riẽ pour neãt. Si tu appelles ton Seruiteur, pẽſe que (peult eſtre) il ne t’oyt point, & encores qu’il t’oyſt qu’il ne fera rien de ce que tu veulx : Mais qu’il ne vault pas, que pour luy tu te troubles & te donnes peine & tourment.

Cap. 16. Que pour l’eſtime commune, lon ne doibt laiſſer le Bien.

Pour t’aduãcer de Myeulx en Myeulx, ne te ſoucies, ſi pour les choſes q̃ ne ſont en nous tu ſembles aux autres Fol, ou Sot.

Cap. 17. De ne chercher apparoiſtre ſçauant, & plaire aux hommes.

N’ayes enuie de ſembler eſtre ſçauant en aucune choſe, & ſi à quelcun tu le ſembles, ne le croy à toymeſmes : Car tu ſçais n’eſtre aiſé, de garder ſon Propos ſelon nature, & cõplaire aux choſes Exterieures : Mais eſt neceſſaire qu’en eſtant ſongneux de l’un, on ſoit negligent de l’autre.

Cap. 18. Pour n’eſtre fruſtré de ſon Deſir.

Si tu veulx ta Fẽme, tes Enfans, & tes Amys, viure longuemẽt, tu es Fol, car tu veulx eſtre en toy les choſes qui n’y ſont point, & veulx les choſes Tiẽnes, leſquelles ſont Alienes. Comme ſi tu veux ton Seruiteur ne faillir point, tu es Fol, car tu veulx que Vice ne ſoit point Vice : Mais bien ſi tu veulx deſirãt quelque choſe ne deſcheoir de ton Deſir, cela peulx tu ; en ce, dõques exerce toy.

Cap. 19. Pour auoir entiere Liberté.

Celuy eſt Maiſtre & ſeigneur de quelcun, auquel (vueille, ou nõ vueille) il peult ou donner, ou oſter. Qui donc veult eſtre Libre, ne vueille, ny ne fuye aucune des choſes qui ſont en la main d’autruy, autrement par neceſſité ſera contrainct d’eſtre Serf.

Cap. 20. Cõparaiſon de luſage des choſes Paſſees, Preſentes, & Auenir aux viandes d’un banquet.

Te ſouuienne qu’il te fault faire cõparaiſon de ta vie à vn banquet : Auq̃l ſi la viande eſt deuant toy, il t’en fault prendre modeſtement : Si celuy qui la porte paſſe oultre, ne l’arreſte point, ou s’il n’eſt encores venu à toy, ny iette point ton appetit : mais attẽdz qu’il vienne iuſques à toy. Pareillement te fault gouuerner vers les Enfans, vers les Seigneurs, et vers les Richeſſes, ainſi te trouueras quelque fois digne de la table des Dieux. Que ſi à ce qui eſt deuant toy tu ne touches, ains le contemnes, à ceſte heure là non ſeulement tu ſeras digne de leur table, mais d’eſtre leur compaignon : Ainſi faiſant Diogenes, Heraclitus, & leurs ſemblables à bon droit eſtoient diuins, & en auoient le Renom.

Cap. 21. Quel il fault eſtre auec ceulx qui meinẽt dueil pour quelque accident.

Quand tu verras quelcun ſe douloir & tourmenter, ou pource qu’il ne ayt nouuelles de ſon Filz, ou qu’il ſoit mort, ou que iceluy ayt tout deſpẽdu, garde d’entrer en Imaginatiõ que ce, le face eſtre Malheureux : mais ayes promptemẽt en ſouuenir, que ce n’eſt l’Accident qui le tourmente (veu que pour ſemblable cas d’autres ne ſont tourmẽtez) mais ſon Opinion. Que ſi tu en viens en propos auec luy, deuiſe en hardimẽt, & s’il eſt beſoing pleure auſsi auec luy par compaignie : touteſfois, garde bien que ce ne ſoit interieurement.

Cap. 22. Qu’il n’eſt en nous de choiſir la fortune de noſtre vie, mais d’en vſer comme elle aduient.

Il te fault penſer que tu es l’un des perſonnages de la Force, lequel (tel & ainſi qu’il a pleu au Factiſte te choiſir) il te fault iouer, ſoit long ou brief : S’il t’a ordonné à iouer vn Beliſtre, ou vn Boyteux, ou vn Prĩce, ou vne Priuee perſonne, fais le bien & ſubtilement, car en toy eſt de iouer le Perſonnage à quoy es ordonné, & en autruy de te choiſir & ordonner.

Cap. 23. Contre la ſuperſtition d’aucuns Reſueurs, qui prennent certaines choſes à mauuais preſage.

Si tu prens mauuais augure d’ouyr le chant d’un Corbeau, garde que tu ne ſois ſurpris d’Imagination, mais iuge incõtinent en toymeſmes, & dy, Cela ne me ſignifie rien, mais Bien, ou à mon corps, ou à ma poſſeſſion, ou à l’Eſtime de moy, ou à ma Femme, ou à mes Enfãs : mais à moy, Il ne ſignifie que toutes choſes proſperes, pourueu que ie le vueille, car quelque choſe q̃ puiſt aduenir, il eſt en moy d’en auoir vtilité, ſi ie veulx.

Cap. 24. Recepte pour n’eſtre iamais vaincu.

Tu pourras eſtre Inuincible, ſi tu ne viens iamais à combatre, car tu es incertain qu’il ſoit en toy que tu puiſſes vaincre.

Cap. 25. Que Bienheureté n’eſt qu’en Liberté, & non ou le Monde penſe.

Garde que ſurpris d’Imagination tu ne dies iamais l’Hõme eſtre Heureux, lequel tu verras eſleué, ou en Honneur, ou en Autorité, ou en Renommee, car ſi la ſubſtãce de Bien eſt es choſes qui ſont en nous, là Enuie ne peult auoir lieu. Or ton Propos n’eſt pas d’eſtre Empereur, ou Roy, mais d’eſtre Libre & Franc, pour à quoy paruenir n’y a qu’vne ſeule voye, aſçauoir, Meſpriſement des choſes qui ne ſont point en nous.

Cap. 26. Pour ne ſe faſcher iamais.

Te ſouuienne que celuy qui frappe ou iniurie, ne faict iniure, mais l’Opinion de ce, eſt comme ſi elle faiſoit iniure. Donc, quand quelcun t’irrite, ſaches que tu es irrité de ton Opinion. Parquoy, des le cõmencement metz peine que l’Imagination ne te ſurprẽne, car ſi quelquefois en t’y exerçant par quelque temps tu t’accouſtumes à la dompter, bien plus aiſement pourras eſtre Maiſtre de toy.

Cap. 27. Pour apprendre & mettre ſon Cœur à choſes haultes.

Mort, & Exil, & toutes choſes qui ſemblẽt eſtre terribles, ſoiẽt touſiours deuant tes yeulx, & principalement la Mort ; Ce faiſant, tu n’auras point ton Cœur à choſes baſſes & viles, & ſi ne ſeras iamais trop couuoiteux.

Cap. 28. De la Perſeuerance de celuy qui reforme ſa vie.

Incontinẽt qu’auras deliberé de mener vie parfaicte, attendz toy d’eſtre gaudy & moqué de pluſieurs, & de ouyr q̃ lon dira de toy, Dont nous vint ſi toſt ceſte Sageſſe, & ceſte Grauité ? Ce neantmoins es choſes qui te ſemblent meilleures, porte t’y comme ſi c’eſtoit le reng ou Dieu t’euſt ordõné & mis pour combatre. Que ſi tu perſiſtes en ces meſmes choſes, ceulx qui parauãt ſe moquoiẽt de toy, t’auront en admiration : Mais ſi comme fuyãt tu deſiſtes de ton Entrepriſe, tu ſeras gaudy & moqué au double.

Cap. 29. A quoy l’Homme de bien ſe doibt tenir & arreſter.

S’il aduiẽt que quelque fois tu t’addõnes aux choſes qui ne ſõt en nous, & que tu taſches plaire à quelcun, ſaches qu’a l’heure tu es deſcheu du Propos ſelõ nature, Pource en toutes choſes te ſuffiſe d’eſtre Hõme de bien, Que ſi tu veulx tel ſembler eſtre, que ce ſoit donques à toy meſmes, & ce te deura eſtre aſſez,

Cap. 30. Que pour aduancer les ſiens, ou pour ſon eſtime, l’Homme de bien ne change ſon Propos.

Garde que telles penſees ne te tormentent, Ie ne ſeray point en Hõneur, ny en lieu ou ie me trouue ne ſeray en eſtime : Car ſi n’eſtre en Honneur ſe peult nombrer entre les Maulx, tu ne peuz eſtre en Mal pour autre choſe non plus qu’en choſe Deshõneſte. Eſt il en toy, de pouoir eſtre en Seigneurie, ou eſtre appellé au Feſtin ? Non. Qu’eſt ce dõc que n’eſtre en Hõneur ? & comment dis tu que tu ne ſeras en eſtime, veu qu’il te fault ſeulemẽt eſtre es choſes qui ſont en nous ? Ha (diras tu) Ie ne pourray ꝓfiter à mes Amys. Que m’appelles tu profiter ? Qu’ilz n’auront point d’argẽt de toy, & que tu ne les pourras faire Citoyens Romains ? Mais qui eſt ce qui t’a dict ces choſes cy eſtre en nous, & nõ œuures Alienes ? Qui eſt celuy qui peult donner à autruy ce q̃ luy meſmes n’a pas ? Fais q̃ tu en ayes (diront ilz) à fin que auſsi nous en ayons. Monſtrez moy la voye, qu’en me gardant Modeſte, Fidele, & Magnanime i’en puiſſe auoir, & i’en auray. Or ſi vous iugez qu’il ſoit Bon, que ie perde mes Biẽs pour vous acquerir ceux qui ne ſont point Biens, voyez vous meſmes combien vous eſtes Malingz & Ingratz ! Que ſi vous preferez vn Amy Fidele, & Modeſte à l’Argent, en cela eſtes vous de ma part, & ne croyez qu’il ſoit raiſõnable que ie face les choſes, pour leſquelles ie perde Modeſteté & Fidelité. Mais ie ne pourray ſecourir ny ayder à mõ pays. Que m’appelles tu encores ſecourir & ayder ? Qu’il n’aura point de toy, ou de par toy de beaulx baſtimẽs ny de baingz ? Et puis, Le Cordouannier ne le fourniſt il pas de ſouliers, & l’Armurier de harnois ? Ceſt bien aſſez quand vn cheſcun faict ſon œuure. Si tu luy acquiers vn Citoyen Fidele, & Modeſte, penſes tu luy faire petit profit ? Bien grãd, certes. Par ainſi donc tu ne luy es point inutile. Voire, mais en quel Reng ſeray ie en mon pays ? En celuy que tu pourras, te gardãt touſiours Fidele, & Modeſte : Que ſi en luy cuydant ayder tu pers Modeſteté, & Fidelité, quel profit luy auras tu faict eſtant deuenu Eshonté, & Infidele ?

Cap. 31. De ne s’eſmouuoir pour ce qui aduient à autruy, & qu’on n’a rien de lautruy ſans bailler du ſien.

Quelcun, eſt il mis au deſſus de toy en vn Feſtin ? ou, luy a lon faict premier la reuerẽce qu’a toy ? ou, eſt il preferé à toy en conſeil ? Si ces choſes ſont Bonnes, tu te doibs reſiouyr que ton prochain les ayt eues : Si elles ſont mauuaiſes : ce ſeroit follie à toy de te marrir, qu’elles ne te ſeroiẽt aduenues. Or te ſouuienne que ne t’addõnant ſinon aux choſes qui ſõt en nous, tu ne peuz paruenir à pareilles choſes que les autres en celles qui ne ſont en nous. Cõmẽt ſe pourroit il faire que quelqu’vn ne hãtant la maiſon ayt pareilles choſes auec celuy qui la hante ? Celuy qui ne faict la court, auec celuy qui la faict ? Celuy qui ne veult cõplaire ny louer, auec celuy qui cõplaiſt & loue ? Bien ſerois Iniuſte & inſatiable, ſi n’ayant payé & deliuré le pris dont ces choſes là s’achettẽt, tu les cuydois auoir gratis. S’il aduient que lon ne puiſt auoir des Lectues que pour vn Liard, à fin que quelcun ayt des Lectues, il fault qu’il baille vn Lyard, & toy ayant encores ton Lyard pour lequel on a des Lectues, tu ne t’eſtimes pas moins auoir que celuy qui en a pris & qui n’a plus ſon Lyard : car tout ainſi qu’il a des Lectues, ainſi tu n’as baillé tõ Liard. Ainſi en eſt il : Si tu n’es point inuité au Feſtin de quelcun, auſsi n’as tu pas baillé ce de quoy y eſtre appellé s’achette. Il le vend pour Louanges, Il le vend pour Seruices. Baille donc (s’il te ſemble Bon) le pris pour lequel on le dõne, que ſi en ne le voulant bailler tu veulx auoir la Marchandiſe, tu es bien inſatiable & ſot. N’as tu donc riẽ au lieu du Feſtin ? Si as, car tu ne loues point celuy que tu ne veulx, & ne luy rapporte point à ſa porte, ce que les autres ont de couſtume.

Cap. 32. Pour cognoiſtre le Propos ſelon Nature.

La volunté de nature ſe peult iuger par les choſes leſquelles, nous ne differons les vns des autres ; cõme ſi le Seruiteur de quelqu’vn luy a rompu ſon Inſtrumẽt à boire, incõtinent lon dict, c’eſt vne des choſes qui ſouuẽt aduiénent, Te ſouuiéne donc quand le tien ſera rõpu, que tu doibs eſtre tel q̃ tu eſtois, quand celuy de lautre fut rõpu, Et ainſi fais es plus grandes choſes, Si l’Enfant ou la Féme de quelqu’vn vient à mourir, il n’y a celuy qui incontinent ne die que cela eſt choſe humaine, Chaſcũ toutesfois quãd le ſien luy eſt mort ſe complainct, & ſe crye miſerable : Mais là ſe fauldroit ſouuenir quelz nous eſtiõs, & que diſiõs quãd autant en aduenoit aux autres.

Cap. 33. Comment il fault entendre la nature du Mal.

Tout ainſi que lon ne met point de blanc là ou il ne fault pas attaindre, ainſi en eſt il de la nature du Mal, leq̃l ſe faict en ce monde, car il n’eſt point propoſé pour eſtre attainct, mais plus toſt pour eſtre euité : Cõme ſi le Bien eſtoit mis pour le blanc, & le Mal fuſt tout cela ou le blanc n’eſt point, Pour ne toucher au blanc, on ne deſigne point de lieu certain : auſsi pour ne faire le Bien ou (bien) pour faire le Mal il n’y a nulle Reigle ny precepte, Car comme ailleurs que dedans le blanc l’archer a vn ample & large champ de places pour ne mettre dedans le blãc : Ainſi hors le ſeul poinct de Bien tout autour eſt le Mal, lequel eſt d’autant aiſé à eſtre faict & commis, qu’il eſt difficile de mettre au blanc, ou de faire le Bien.

Cap. 34. De n’abandonner ſon eſprit à faſcherie pour les iniures : & de faire ſes entrepriſes.

Si quelqu’vn liuroit ton corps au premier qu’il rencõtreroit, il te faſcheroit bien ; Mais quand tu abandonnes ton eſprit au premier venant, comme quãd on te dict iniure, & tu t’en troubles, n’as tu point de hõte ? Auãt qu’ẽtreprendre quelque choſe cõſidere en premier le Cõmencement, & la Conſequẽce, & puis entreprens la. Si tu ne fais ainſi, iamais tu ne ſeras aſſeuré en tes entrepriſes, ne penſant point à ce q̃ peult aduenir, mais apres, quãd quelques choſes deshõneſtes ſuruiendrõt, tu t’en iras cacher de honte.

Cap. 35. Qu’auãt qu’entreprẽdre quelque choſe, il ſe fault cognoiſtre ſi lon y eſt propre, et qu’il ne fault changer ſouuent de deliberation de vie.

Veulx tu vaincre aux Ieux Olympiques ? Auſsi le vouldroys ie bien : car c’eſt choſe fort magnifique : Mais conſidere en bien le Commencement & la Conſequence, & puis ainſi l’entreprens. Il ſe fault bien gouuerner, & n’vſer que de certaines viãdes, s’abſtenir de ſaulſes & friãdiſes, s’exercer ſelõ qu’il eſt beſoing à l’heure ordonnee, ſoit en chauld, ou en froid, ne boire point d’eau freſche, ny de vin, ſi la choſe le requiert, & briefuement il te faut mettre du tout entre les mains du Maiſtre de la Gymnaſtique, comme ſi c’eſtoit vn Medecin, pour faire ce qu’il t’ordõnera : puis ainſi entrer au cõbat, et par fois y auoir la main bleſſee, le pied deſnoué, aualler force poulſiere, et y receuoir maintz coups, puis auec tout cela ſouuẽt eſtre vaincu : Ces choſes ainſi cõſiderees, s’il te ſemble Bon, va combatre, autremẽt tu ſeras cõme les petis Enfans, leſquelz ſont maintenãt Luicteurs, maintenãt Eſcrimeurs, maintenãt Trõpettes, tantoſt Ioueurs de Farces : Ainſi & toy maintenãt Cõbatant, maintenant Eſcrimeur, maintenant Orateur, maintenant Philoſophe, mais en tout ton eſprit tu n’es riẽ bien, ains (cõme vn Singe) tout ce que tu voys tu le veulx contrefaire, & de l’vn, l’autre te plaiſt : car tu n’as pas faict ton Entrepriſe auec conſideratiõ, preuoyãt les circõſtances, mais à l’aduenture, et par vn leger & ſoudain appetit. Ainſi la plus part, quand ilz uoyẽt quelque Hõme Sage, ou quãd ilz oyẽt dire q̃ Socrates eſt vn Hõme bien diſant (mais qui pourroit ſi bien dire que luy ?) eulx incõtinent veullẽt auſsi diſputer & cauſer, & faire du Sage, Homme, conſidere premierement la choſe, & la qualité d’icelle, laquelle tu veulx entreprẽdre, puis te conſeille à ta nature, ſi tu pourras bien porter ce q̃ en peult aduenir. Veulx tu eſtre Luicteur ? Regarde tes Bras, tes Reins, & tes Cuiſſes : car Nature, mere de tous, faict naiſtre vn chaſcun à quelq̃ choſe particuliere. Cuides tu q̃ t’eſtant donné à ces choſes q̃ tu puiſſes viure ainſi que tu auois de couſtume ? Cõme boire autant que tu ſoulois, & te courrouſſer ainſi q̃ tu ſoulois ? Il fault veiller, trauailler, laiſſer ſes propres affaires, eſtre mocqué des petis Enfans, deſpriſé de tout le Monde, & en toutes choſes auoir moins d’autorité, ſoit en Hõneur, en Office, ou en Iugement, & en toutes autres affaires. Or conſidere toutes ces choſes, & regarde ſi en lieu d’icelles tu aymes mieulx Repos & liberté ſans aucune perturbation. Que ſi tu ne l’aymes mieulx, garde que tu n’entreprẽnes beaucoup de choſes, à fin q̃ (ainſi que ie t’ay dit) cõme font les petis Enfans, tu ne ſois maintenant Philoſophe, maintenant Publicain, & Gabeleur, tantoſt apres Aduocat, & puis en fin Procureur de Cæſar. Toutes leſquelles choſes enſẽble, ne peuuent aucunemẽt conuenir, car il fault par Neceſsité que tu ſois Hõme Bon, ou Mauuais : que tu t’addõnes aux choſes Interieures, ou aux Exterieures : que tu tiẽnes lieu de Sage & bien aduiſé, ou d’un Fol & Idiot.

Cap. 36. Comment il fault entendre Deuoir, & que L’homme n’eſt bleſſé que de luy.

Le Deuoir ſe peſe ſelon l’habitude. S’il eſt Pere, il en fault auoir le ſoing, & l’honnorer : Luy ceder & donner lieu en toutes choſes : & s’il frappe, ou s’il tenſe, en endurer. Il eſt Mauuais Pere, diras tu. Nature nous enioinct l’Obeyſſance de Pere, ſans mẽtion de Bõ. Ton Frere eſt importũ & de faſcheuſe cõuerſation : Regarde en quel degré tu luy es, & non à ce qu’il faict. Ton Propos eſt que tu viues ſelon Nature, Nul ne t’offence, ſi tu ne veulx : Lors ſeras tu offenſé quand tu le cuyderas eſtre : Ainſi trouueras le Deuoir de Voyſin à Voyſin, de Citoyen à Citoyen, de Seigneur à Seigneur, ſi tu t’accouſtumes à conſiderer les habitudes.

Cap. 37. Comment il ſe fault porter enuers Dieu.

Le principal poinct ẽuers Dieu c’eſt de bien ſentir de luy, croire qu’il eſt, qu’il a creé toutes choſes, & que bien & droictemẽt il les gouuerne : Apres s’appareiller à luy obeyr, en prenant Bien tout ce qu’il faict, comme ſortãt d’un tresbõ cõſeil, non pas le receuoir par contraincte & malgré nous. En ceſte maniere tu ne blaſphemeras iamais contre Dieu, ny ne l’accuſeras de nonchaloir. Or ne peux tu ce, autremẽt faire que en te reuoquãt des choſes qui ne ſont en nous, & mettãt ſeulement le Bien, & le Mal, en celles qui ſõt en nous. Que ſi tu eſtimes aucune des choſes qui ne ſont en nous, eſtre Bien ou Mal, il fault neceſſairement quand tu ne paruiens à ce q̃ tu veulx, ou quãd tu tũbes en ce que tu euites, que tu te plaignes & hayes la cauſe de tel accident. Tous Animaulx ont ce de Nature, que toutes les choſes qui leur ſemblẽt leur pouoir nuyre, & les cauſes d’icelles, ilz les fuyent, & d’elles ſe deſtournẽt : Mais celles qui leur ſemblẽt leur pouuoir porter vtilité, & les cauſes d’icelles, ilz les cherchent & les eſmerueillent. Celuy donc qui ſe tient pour offenſé, ne ſe peult eſiouyr en ce qu’il luy ſemble l’auoir offenſé. Ainſi il eſt impoſsible qu’eſtant offenſé on ſe puiſt reſiouyr. Et de là vient q̃ le Filz meſdit du Pere, quand le Pere ne luy faict part es choſes q̃ luy ſemblent Bõnes. Ce meſmes, meit diſcord entre Polynices, & Eteocles, pour autãt qu’ilz eſtimoient regner eſtre le Bien. Pource auſsi le Laboureur, le Marinier, le Marchãt, & ceulx auſquelz leurs Enfans & leurs Fẽmes meurent, ſe meſcõtentent ſouuent de Dieu, car là ou eſt Vtilité là eſt la Pieté. Parquoy, qui met peine ne Deſirer, ne Euiter que ce qu’il fault, Lors il obſerue & garde la Pieté. Des offrãdes & oblations, chaſcun les face ſelõ la couſtume du pays, purement, ſans ſuperfluité, ſelon ſon pouoir, ſans negligence ne chicheté,

Cap. 38. Pour ceulx qui veulent ſçauoir les choſes aduenir. Et qu’il ne ſe fault enquerir de la fin de ce que par neceſsité on doit faire.

Si tu deſires & taſches de ſçauoir ce q̃ doit aduenir de quelque choſe, premierement il faut que tu ſaches que tu ne ſçais ce qui en doit aduenir, & que c’eſt ce q̃ te faict aller au Deuin. Toutesfois, ſi tu es bien Sage, tu ne ignores point que c’eſt, ne quel il eſt, car s’il eſt des choſes qui ne ſont en nous, certainement il eſt neceſſaire, qu’il ne ſoit ne Bien ne Mal. Oſte donc de toy (ſi tu vas au Deuin) tout Deſir & Eſcheuement, autrement, tout tremblant t’en yras à luy : Mais quãd tu auras entendu quoy qu’en puiſt aduenir, ne t’appartenir, & ne t’en deuoir challoir, tu en pourras vſer bien, ſans que nul te puiſt dõner empeſchemẽt. Ainſi dõc va demander conſeil à Dieu comme à celuy qui te le peult donner tresbon, & apres qu’il t’aura conſeillé, te ſouuienne qui tu as appellé en conſeil, & de qui tu meſpriſerois le conſeil. Des choſes (cõme diſoit SOCRATES) on en peult demander au Deuin, deſquelles toute la conſideration ſe rapporte à la fin, de la quelle fin cognoiſtre, occaſion ne nous peult eſtre donnee par aucune Raiſon, ny art quelconque. Et pour ce s’il eſt beſoing t’expoſer en danger auec ton Amy, ou auec ton Pays, il ne te fault ia conſeiller au Deuin, ſi tu le dois faire, car s’il voyoit quelque mauuais ſigne, il eſt tout manifeſte qu’il ſignifieroit ou Mort, ou quelque empeſchemẽt à ton Corps, ou Banniſſement : mais la Raiſon te dict & conferme, qu’il fault que tu te mettes en danger pour ton Pays, ou pour ton Amy, quand beſoing en eſt. Eſcoute dõc ce qu’en dict le grand Deuin APOLLO, lequel chaſſe hors de ſon temple L’homme, qui n’aura donné ſecours à ſon Amy.

Cap. 39. Comment il ſe fault porter ſeul, & en cõpaignie : & du Taire, & Parler à point.

Il te fault prendre une reigle & façon, laquelle d’icy en auant tu garderas, & quand tu ſeras ſeul, & quand tu te trouueras en compaignie, Parle peu : ne dy que ce qui faict de beſoing, & en peu, & peu ſouuẽt. Que ſi quelquefois le temps requiert que tu parles : parle, mais non pas de toutes choſes, non du combat des eſcrimeurs, nõ de la courſe des Cheuaulx, non des Luicteurs, non des Viandes, & des Vins par le menu, ny des Hõmes principalement, les louant ou blaſmant, ou en iugeãt auec les autres. Et ſi tu peux deſtourne le Propos des autres en ce qui eſt honneſte & conuenable. Que ſi tu te vois pris entre les propos d’eſtrangers : Tais toy.

Cap. 40. Du Rire.

Ne Ry beaucoup, ny à tout propos, ny abandonnement.

Cap. 41. Des Serments.

Ne iure, ny ne fais Serment s’il t’eſt poſsible. Que ſi autrement tu ne peux, fais le quand il en ſera neceſsité.

Cap. 42. Que peult conuerſation.

Fuy les banquetz & conuerſations des Vulgaires, & Eſtrangers. Si quelquefois il t’aduient de t’y trouuer, ayes touſiours en entendement de ne t’abandonner comme le Vulgaire, & ſaches que celuy qui ſe mesle auec le ſouillé, il deuiendra auſsi ſouillé.

Cap. 43. De l’uſage des choſes qui ſont pour le Corps.

De ce qui eſt pour le Corps prens en purement pour l’uſage, comme du menger, du boire, d’habillemẽs, & de maiſon : Mais quand aux friandiſes & delices tu les doibs forclorre & bannir de toy totallement.

Cap. 44. De l’acte de Nature.

Touchant l’acte Venerien, autant qu’il nous eſt poſſible deuant le mariage nous y deuons purement gouuerner. Que ſi nous y ſommes contraincts, il ne nous y fault prendre que ce qui eſt legitime : toutesfois ne moleſte ceulx qui en uſent en les reprenant, & leur mettant ſouuent au deuant que tu ne fais point ainſi.

Cap. 45. Quand on nous rapporte que quelcun a dict mal de nous.

Si quelcun te vient rapporter & dire, Ceſtuy la dict mal de toy. N’excuſe ce qu’il aura dict : mais reſpondz ainſi : Il ignore beaucoup d’autres plus grans maulx & imperfections qui ſont en moy : autrement il ne diroit pas ſeulement cela.

Cap. 46. Comment il fault aſſiſter aux Spectacles & Tournoys.

Il n’eſt beſoing d’aller ſouuent aux Spectacles & Tournoys, Que ſi quelquefois le temps le donne, garde que tu ne ſembles fauoriſer à quelcun plus qu’à toy. Veuilles que ce qui s’y faict, ſe face comme il ſe faict : celuy ſeulement auoir vaincu, qui a eſté vainqueur. Ton port n’y ſoit graue, mais quelque peu ioyeux. Au retour du Spectacle ne diſpute beaucoup des choſes qui y ont eſté faictes ou dictes, veu qu’elles ne peuuent de rien ſeruir à te rendre Meilleur.

Cap. 47. Pour ceulx qui vont eſcoutant les propos des autres.

Ne t’approche iamais de ceux leſquelz tu verras tenir propos à part, et n’en ſois point s’il t’eſt poſsible, ou le moins ſouuent que tu pourras. Et ſi d’auanture tu t’y rencontres, garde tellement ta conſtance que tu te mõſtres exempt de toute paſsion.

Cap. 48. Quand lon a à parler à quelque grand perſonnage.

S’il te fault aborder quelcun, principalement de ceulx qui ſont des plus apparens & de grande autorité, propoſe toy qu’en ce euſt faict Socrates, ou Zenõ, ou le plus Sage que tu ayes cogneu, & ainſi tu ne ſeras en doubte comment il t’y fault porter.

Cap. 49. Quand tu as à aller vers quelque grand Seigneur.

Quand tu vouldras entrer vers quelque grand Seigneur, preſuppoſe toy ce qui te pourra aduenir, que (poſſible) tu n’y ſeras point receu, qu’on ne t’ouurira point la porte, qu’on te repoulſera dehors, ou qu’il ne fera cõpte de toy. Apres penſe ſi auec toutes ces choſes il t’eſt encores expedient d’aller vers luy : & quand tu y ſeras venu, endures ce qui s’y fera, & ne dy iamais en toymeſmes : Ie ne meritois pas que lon me traictaſt ainſi ; car c’eſt choſe trop vulgaire de reprendre & blaſmer les choſes ꝗ ne ſont en nous.

Cap. 50. Pour ceulx qui vont racomptant leurs beaux faicts, & quelz propos cõuiennent en compagnie.

En compagnie ne parle trop, ny oultre meſure, de tes faictz, ny des dangers ou tu as eſté, car il ne peult tant plaire aux autres de les ouyr, comme à toy de les racõpter. Garde auſsi que tes propos ne tendent à habiller à rire aux autres, car cela (ne ſçay commẽt) engẽdre meſpris, & enſemble deſtruit la reuerence que les aſsiſtans pourroient auoir de toy, & bien ſouuent tire & meine le propos à parolles ſalles & deshonneſtes. Que s’il aduient, & que la choſe & le temps le portent, reprens celuy qui vſera de telles villaines parolles. Si non, s’il te ſemble qu’il ne ſoit Bon de le reprendre, Tay toy, monſtrant par vne façon honteuſe, que telz propos te faſchent.

Cap. 51. Contre l’apprehenſion de quelque plaiſir.

Si tu entres en l’imagination de quelque plaiſir, garde toy (ainſi que es autres choſes) que d’elle tu ne ſois ſurpris, mais te mettant la choſe deuãt les yeulx, reuiẽs quelque eſpace de temps en toy meſmes, puis conſidere l’un & l’autre temps, à ſçauoir celuy auquel tu iouyras du plaiſir, & celuy auquel apres la iouyſſance te pourrois repentir : Et apres te reprens toymeſmes, & te metz au deuant combien tu ſeras aiſe & content, ſi tu ten peux abſtenir, & ainſi toymeſmes te loueras. Que ſi la choſe te ſemble requerir que tu la face, garde que de ſes attraictz & plaiſans delices elle ne te ſurmonte, mais conſidere combien plus il te profiteroit, ſi tu pouuois gaigner la victoire de ce combat.

Cap. 52. Qu’on ne doibt deſiſter de ſon bon Propos, pour les parolles des hõmes.

Quand tu te ſeras reſoulz à faire quelque choſe, & que tu ſeras à la faire, ne te donne peine à fin que lon ne te la voye faire, encores que pluſieurs autrement en puiſſent iuger, car ſi tu fais Mal, il t’en fault deporter : ſi tu fais Bien, ne crains ceulx qui à tort & ſans cauſe t’en vouldroient reprendre.

Cap. 53. De l’honneſteté qu’il fault garder à table.

Qui diroit : le Iour eſt, & la nuict eſt, à prendre la Propoſition ſeparéement, on la doit accorder, mais à l’entendre enſembléémẽt, n’eſt à receuoir. Ainſi, à vne table choiſir pour ſoy la pluſgrande & la plus friande part de la viande, eſt de grand commodité vers le Corps : mais c’eſt contre l’honneſte communité qu’il fault auoir à table ; Donc ſi quelque fois tu viens à manger auec quelcun ; te ſouuienne qu’il ne te fault ſeulemẽt regarder aux viandes pour le profit de ton Corps ; mais auſsi à l’Honneſteté, & à te gouuerner ainſi qu’il ſe fault porter à table.

Cap. 54. De n’entreprendre plus qu’on ne peult.

Si en ce Theatre Humain tu as entrepris Perſonnage par ſus ta puiſſance, tu n’y ſatisfais point, & ſi as obmis ce que tu pouois bien faire.

Cap. 55. Qu’on ſe doit autant garder de ne bleſſer l’Eſprit, comme lon faict le Corps.

Comme en cheminant tu prens garde que tu ne marches ſur vn clou, ou que tu ne te desloues le pied, ainſi garde toy de bleſſer ce qui eſt le Meilleur, et q̃ doit dominer en toy. Si cecy nous obſeruons en cheſque choſe, plus ſeurement nous l’entreprendrons.

Cap. 56. Gentil precepte pour auoir Contentement en biens.

Le Corps eſt à vn chaſcun la forme des Richeſſes, ainſi que le pied du ſoulier. Si en ce donques tu te tiens, tu garderas le moyen : ſi tu l’excedes, il fauldra par neceſsité que bien toſt tu tombes du hault en bas : Comme ſi tu es plus curieux à la façon du ſoulier quil n’eſt beſoing pour le pied, tu le feras d’or, puis de pourpre, puis de pierrerie : car il n’ya iamais fin ne terme, depuis que lon paſſe oultre la reigle & meſure.

Cap. 57. Pour les Filles à marier.

Les Femmes à quatorze ans ſont appellees des Amoureux, Dames : car des ceſt eage là les Hõmes (pour auoir compaignie auecques elles) cherchent en tout leur complaire. A cauſe donc des Hommes par apres elles ſont trop curieuſes & contentes de leurs perſonnes, & en font cas. Parquoy il les fault admonneſter que pour autre raiſon nous ne les priſerons, ſinon pource qu’elles ſeront Modeſtes, Sages, & Honneſtes, & portans reuerence & obeyſſance à leurs Marys.

Cap. 58. Qu’il fault auoir plus de ſoing de l’Eſprit, que du Corps.

S’arreſter aux choſes qui appartiennent au Corps pour luy donner plaiſir, comme prendre trop de ſoing de lexercer, ou de le traicter & parer, eſt ſigne d’un cueur abiect, & trop deſuoyant de nature, & ſi eſt vn ſigne de ſe cõſentir à ſuperfluité : car nous prenons plaiſir & nous reſiouyſſons voluntiers es choſes auſquelles nous conſentons. Il fault donc eſtimer le trop grand ſoing du Corps eſtre hors de Propos : mais principalement fault auoir ſollicitude de ce, dont le Corps neſt que l’inſtrument.

Cap. 59. Pour apprendre Patience.

Quand quelcun te dict ou faict iniure, eſtime qu’il cuyde faire ſon deuoir. Parquoy il ne peult eſtre qu’il enſuyue ton aduis & iugement, mais le ſien. Que s’il iuge mal, il eſt bleſſé, luy qui eſt deceu. Vne vraye Propoſition conioincte, ſi quelcun l’eſtime faulſe, ce neſt pas la Propoſition qui eſt bleſſee, mais celuy qui eſt deceu. Si donc ainſi tu es perſuadé, tu te porteras doulx & patient enuers celuy qui t’iniurie, et en chaſcune choſe diras, Il luy a ſemblé ainſi.

Cap. 60. Pour bien ſçauoir vſer & endurer de toutes choſes.

Cheſque choſe a deux anſes : L’vne par laquelle elle ſe peult porter, l’autre par laquelle elle ne peult. Si ton frere eſt mal conditionné, ne le prens par là quil eſt mal cõditionné : car c’eſt l’Anſe par laquelle il ne ſe peult porter, mais prens le par la qu’il eſt ton frere, et qu’il eſt nourry auec toy, ainſi tu le prendras par l’anſe par laquelle il ſe doit porter.

Cap. 61. Que pour ſçauoir, ou auoir plus qu’vn autre, on ne peult inferer qu’on ſoit meilleur.

Telz propos ne ſont point conuenans, Ie ſuis plus Riche que toy, donc ie ſuis Meilleur. Ie ſuis plus Sçauant que toy, donc ie ſuis Meilleur. Mais ceulx cy conuiennent bien mieux : Ie ſuis plus riche que toy, donc ma Poſſeſsion eſt meilleure que la tienne. Ie ſuis plus Sçauant que toy, mon Propos donc eſt Meilleur que le tien, car tu n’es ny la Poſſeſſion, ny le Propos.

Cap. 62. Pour bien iuger du faict d’autruy.

Si quelcun ſe laue toſt, ne dy quil ſe laue Mal, mais toſt. Si quelcun boit beaucoup, ne dy qu’il boit Mal, mais beaucoup, car ſi tu ne ſçais pourquoy il le faict, comment congnois tu qu’il faict Mal ? Ainſi aduiendra que nous receurons et ſupporterons les phantaſies et apprehenſions des vns, et des autres nous les accorderons.

Cap. 63. Contre l’Oſtentation, & qu’il ſe fault plus addonner aux Oeuures que à la Parolle, & à Faire, qu’à Dire.

En quelque façon que ce ſoit ne te dy, ou repute iamais Sage, et entre les non ſçauans ne diſpute beaucoup des Speculations de Doctrine, mais plus toſt metz en quelque choſe à execution. Comme, à la table, ne dy iamais comment il y fault menger, mais y menge comment il fault. Et te ſouuienne que Socrates oſtoit toute oſtentation et apparence. Que ſi quelque fois entre les ignorans il vient en Propos de ces Speculatiõs, n’en parle que le moins quil te ſera poſsible, car il eſt dangereux de vomir ce que l’eſtomach n’a encores bien cuyt, Et s’il aduient que quelcun te die que tu ne ſçais rien, & tu ne t’en faſches point, ſaches alors que c’eſt grand commencement d’ouurage. Les Brebis en vomiſſant l’herbe ne monſtrent aux Bergers combien ilz en ont mangé, mais la digerans par dedans, en monſtrent par dehors la belle laine & le laict. Toy donques, ne mets peine de monſtrer & faire apparoiſtre ta doctrine par diſputes & deuis au Vulgaire, mais d’icelle bien digeree monſtre en quelques effectz par dehors.

Cap. 64. Qu’il fault Bien faire, nõ pour la Louenge, mais pour l’amour de Vertu.

Ne te plais pour auoir bien mortifié, attenué, et amaigry ton Corps par abſtinence : Ny (ſi tu ne bois que de l’eau) ne dy à tout propos, Ie ne boy que de l’eau, mais penſe combien les Poures qui demandent l’aulmoſne, font plus d’abſtinence, ſouffrent et endurent beaucoup plus et dauantage que toy. Oultre plus conſidere combien de Perfections et de Vertus, tu n’as point que d’autres ont. Que ſi tu te veulx exercer à peine et patience, fais le auec toymeſmes, et ne cherches le donner à cognoiſtre aux autres, ainſi que font ceux qui ſouffrent tort et violence des plus grands, leſquelz (à fin qu’ilz eſmeuuent le Peuple) bruslent des ſtatues en s’eſcriant qu’ilz endurent beaucoup par trop : car celuy qui ueult apparoiſtre eſt tout en choſes Exterieures, et deſtruict tout le bon de Patience et Abſtinence, pour ce qu’il cuyde la fin d’elles eſtre, d’en auoir l’opinion et louenge de pluſieurs.

Cap. 65. De la façon de l’Ignorant, du Sçauant ; & de celuy qui commence à apprendre.

L’eſtat & maniere de celuy qui ne ſçait Rien, eſt n’attendre de ſoy ny vtilité ny nuiſance, mais des choſes Exterieures. L’eſtat & maniere du Sage, eſt attendre de ſoymeſmes toute nuyſance & vtilité. Le ſigne de celuy qui commence à profiter, eſt ne blaſmer perſonne, ne ſe plaindre de perſonne, n’accuſer perſonne, ne dire rien de ſoymeſmes, encores qu’il ſache, ou qu’il ſoit quelque choſe. Si quelque fois il ſe trouue empeſché ou deſtourbé, il n’accuſe que ſoymeſme. Si on le loue, il ſe mocque en ſoymeſmes de celuy qui le loue : Et ſi quelcun le vitupere il ne s’en purge ny iuſtifie : Ains vit comme vn maladif gardant d’eſmouuoir choſe en ſoy premier qu’il ſe ſoit bien affermy. Il met hors de ſoy tout Deſir & ne euite ſeulement que les choſes qui ſont contre la nature de celles qui ſont en nous. Il ne s’eſforce en toute choſe que moyennement & bien à poinct. Il ne ſe ſoucie ſi on l’eſtime ou ſot ou lourd. Et (à fin qu’en vn mot ie te le die) il ſe guette & prend garde de ſoymeſme, cõme de ſon Ennemy, ou d’vne Eſpie.

Cap. 66. Que la Doctrine & Eſcripture ne ſont pour les expoſer & en deuiſer : mais pour viure ſelon icelles.

Si quelcun ſe vante & donne gloire qu’il ſache bien interpreter & expoſer les Sentẽces & doctrines de Chryſippus, die en ſoymeſmes, Si Chryſippus n’euſt eſcript couuertemẽt & obſcurement, Ie n’euſſe dequoy me glorifier. Mais Chryſippus n’a pas eſcript à fin quon l’interpretaſt, ains à fin que ſelon ſa doctrine lon veſquiſt. Si donques i’vſe de l’Eſcripture, adonc auray ie attaint le Bien d’icelle. Mais ſi i’ay en admiration l’interpretant, ou ſi ie ſçay bien interpreter, l’eſmerueille, ou ie fais le Grammarien, non le Philoſophe. Que me profite il d’auoir trouué des remedes eſcripts les entẽdre bien, A les donner aux autres, & eſtant malade n’en vouloir vſer ?

Cap. 67. Qu’il fault perſeuerer en bien.

Il fault eſtre ſtable & ferme en ſon Bon propos & deliberation de vie, ainſi qu’en vne loy. Perſeuere y donques, comme ſi en tranſgreſſant tu deuſſes encourir crime d’impieté. Et quelque choſe qu’on die de toy ne t’en ſoucie, car cela ne t’appartient.

Cap. 68. Qu’il ne fault mettre de demain à demain pour commencer à Bien faire.

Iuſques à quand differes tu de t’eſtimer quelque fois digne de ces choſes tant Bonnes, & te deliberer de n’en tranſgreſſer pas vne ? Que ſi de iour en iour tu allonges le terme, tu ne t’aduances pas, mais tu te reculles. Donques des maintenant accouſtume toy de viure comme parfaict & vſer bien de tous accidens, eſtimant qu’en cheſque choſe le combat t’eſt appreſté. Et en nul iour ne ſois negligẽt : car le iour que tu ne profites, tu reçois dommage. En ceſte maniere Socrates deuint le plus Sage de tous. Que ſi tu n’es encores Socrates, tu doibs viure comme celuy qui deſire & veult deuenir Socrates.

Cap. 69. De trois principaulx poinctz, dont les deux ne ſont que pour le Premier, & de l’abus de s’arreſter au Troizieſme.

Le premier & plus neceſſaire poĩct, c’eſt celuy qui appartient à l’uſage des Speculations, comme, Ne mentir point. Le ſecond, qui appartient aux Demonſtrations, comme, Quand c’eſt qu’il ne fault point mentir. Le troizieſme, qui tend à les cõſiderer & confermer, comme, Quand lon veult demonſtrer que c’eſt que Demonſtration, que c’eſt que Conſequence, que ceſt que Bataille, que c’eſt que Vray, que c’eſt que Faulx. Donc le Troizieſme eſt neceſſaire pour le Second, le Second pour le Premier, Le plus neceſſaire de tous, & auquel ſe fault arreſter ; c’eſt le Premier. Mais nous faiſons tout au contraire, car nous nous arreſtons au Troizieſme, & en luy mettons tout noſtre eſtude & ne tenons compte du Premier, ains en ſommes du tout entierement negligens. Et comment ? Car nous mentons, & toutesfois nous nauons preſque touſiours autre choſe en la bouche, que comment c’eſt qu’il fault prouuer & demonſtrer que lon ne doibt point mentir.

Cap. 70. Trois belles ſentences des Anciens.

Ayons touſiours ces Trois choſes en memoire, & deuant noz yeux. La Premiere, Neceſsité tire toutes choſes (ueuillent ou non) là ſus vers la Diuine cauſe, parquoy celuy qui voluntairement la ſuit eſt Sage. La Seconde, Si ie reculles, ie ſeray Mauuais, & malgré moy pleurant & gemiſſant il fauldra que ie ſuyue. Mais la Troizieſme, O Criton, Si ainſi plaiſt à Dieu, ainſi ſoit faict. Anitus certes & Melitus me peuuent bien faire mourir, mais de me bleſſer, il n’eſt pas en leur puiſſance.

Fin.